Vendredi 20 avril 2007
Rue-Chirac.jpg 
Deux jours avant que ne se déroule le premier tour des présidentielles françaises, ce n’est pas simplement la curiosité ni notre francophonie qui nous font nous intéresser à leur actualité. A Metula, en effet, nous examinons, naturellement et avant toute autre considération, l’impact stratégique du choix du nouveau pensionnaire de l’Elysée sur la situation dans notre région. L’effet qu’aura le choix des Français sur l’état intérieur de leur pays nous interpelle certes à plusieurs titres, mais, alors qu’Israël subit des menaces directes et simultanées de la part de quatre entités régionales, il est normal que nous envisagions les élections tricolores à leur aune.
 
Encore n’est-ce pas parce que Paris serait une superpuissance mondiale qui fait – ou qui aurait les moyens de faire – la pluie et le beau temps au Proche-Orient. C’est, beaucoup plus pertinemment, parce qu’il n’est pas besoin d’être cette superpuissance pour faire augmenter l’instabilité endémique de notre région. La période chiraquienne a, malheureusement, démontré cette hypothèse tant et plus et au détriment constant d’Israël. Dans le spectre de l’histoire, les analystes qui nous succéderont feront probablement remonter les débuts de cette phase médiocre des relations entre les nations française et israélienne au retour du général De Gaulle aux affaires, dans le courant des années soixante.
 
C’est donc, en ce qui nous concerne, une ère relationnelle d’une quarantaine d’années qui va se clôturer d’ici au 29 avril. Ce qui nous permet d’avancer cette première conclusion tient en ce que, quel que soit le nouveau président qui sortira des urnes, il se produira invariablement une cassure avec la manière qu’avait le système chiraquien de regarder de ce côté-ci de la Méditerranée. En effet, les fameux réseaux, des époques gaullienne et post-gaullienne, qui ont dirigé l’Hexagone, sont à bout de souffle et leurs conceptions éculées, dans tous les domaines de la vie publique, ne sont plus capables d’assurer les besoins existentiels de la France.
 
Tous les candidats à l’Elysée reconnaissent, certes en posant des diagnostics et en proposant des remèdes qui restent fort différents, que la gestion de leur pays, concentrée dans les mains d’un souverain absolu élu démocratiquement, n’est pas à même de stopper la grande dégringolade dans laquelle elle l’a entraîné. On espère pour nos amis français que l’heureux élu ne sera pas frappé du vertige des altitudes lorsqu’il aura accédé au sommet de l’Etat. Qu’au moins, il se souviendra du danger qu’il y a à faire dépendre toute l’action étrangère de la France de la seule volonté – dans le cas de Jacques Chirac, des intérêts restreints – du président.
 
Peu intéressés, dans notre approche, par les dissemblances du clivage gauche-droite, toujours très fort à Paris, nous constaterons déjà, avec satisfaction, que les candidats principaux, Nicolas Sarkozy et François Bayrou, s’ils parviennent à leur fin, seront à l’origine d’un réajustement de la politique moyenne-orientale de la France. Derrière cette certitude se cachent plusieurs constatations ; la première d’entre elles est qu’ils n’ont personnellement pas participé aux différents bradages du poids international de la France, entrepris par Chirac, Barre, Giscard, Balladur, Mitterrand, Chevènement etc., contre les espèces sonnantes et trébuchantes des Saoudiens, fréquemment par l’entremise de Rafic Hariri, et, directement, des mains du dictateur pendu à Bagdad.
 
Dans le cas de Bayrou, ce fut parce qu’il n’a jamais été totalement adopté par les réseaux qui se partageaient l’oseille, quant à Sarkozy, c’est parce que les acheteurs de l’influence française l’ont toujours considéré comme un Juif, et que, pour cette raison, ils ne lui faisaient tout simplement pas confiance.
 
Aucun de ces candidats – pas plus que Ségolène Royal d’ailleurs – n’a vu son parcours entaché par les tractations ayant mené à la vente à Saddam Hussein d’une centrale nucléaire, appelée, à moyen terme, à lui procurer l’arme atomique. Ils n’ont pas non plus participé aux négociations très poussées, dont l’objectif consistait à remplacer les installations de Tamouz, après qu’elles eurent été détruites par notre armée de l’air. Cela fait aux candidats pas mal de lourdes casseroles en moins à traîner à leurs chausses et cela permet certainement d’envisager l’avenir plus sereinement.
 
D’autre part, aucun des trois grands candidats ne fait de fixation maladive contre Israël, et aucun n’est adepte de la théorie de la Parenthèse, généreusement dispensée dans les salons parisiens par le 1er ministre Dominique de Villepin, pas plus que des postures diplomatiques que cette théorie amène à prendre.
 
Sans vouloir heurter qui que ce soit, il nous apparaît tout de même que Madame Royal n’est pas à la hauteur de la tâche qu’elle brigue ; ce qui devrait servir de leçon à son compagnon pour les campagnes à venir : il y a des ambitions qu’on ne peut déléguer. Sur ces points, nous comprenons d’ailleurs le grand nombre de progressistes et d’intellectuels qui, dans leur refus de plébisciter une prétendante au demeurant un peu courte, ont préféré faire profile bas, ou même se ranger derrière les autres candidats.
 
Le risque Royal, pour Israël, c’est que, faute de posséder son sujet moyen-oriental sur le bout du doigt, si d’aventure la candidate socialiste était élue, elle laisserait le soin à la Rue arabe du Quai d’Orsay de continuer à tracer les priorités de la France dans notre région. C’est d’ailleurs la seule chance véritable pour ces diplomates de se maintenir en bloc. Ceci explique le soutien qu’ils vouent à la candidate socialiste, ou plutôt, l’animosité active avec laquelle ils fustigent les intentions de Bayrou et de Sarkozy. Notamment, contre le président de l’UMP, en mettant en garde, avec de Villepin, contre l’abandon des constantes de la politique étrangère française, et avec Fabius, d’aboyer que Sarko va asservir les intérêts de la France à ceux de la Maison Blanche. De fait, si la politique de Paris envers Washington devenait autre chose qu’une opposition systématique et irréfléchie, la France ne s’en portera que mieux. Discerner n’est pas s’asservir.
 
Sur le plan personnel, François Bayrou a démontré, à maintes reprises, ne serait-ce qu’en exprimant publiquement les bonnes choses qu’il pense du travail de notre agence, ses dispositions favorables à l’égard de la nation israélienne et rien, dans son parcours passé, ne permet de mettre en doute la sincérité de ses sentiments.
 
Quant à Nicolas Sarkozy, il ne s’époumone pas à tenter de dissimuler son ascendance juive, et, dans la réalité française de 2007, largement contaminée par l’effet environnemental des 40 ans dont j’ai déjà parlé, cela s’appelle prendre un risque politique. Inutile de le cacher à notre tour, nous avons été impressionnés, lorsque, dans son discours d’investiture à la candidature de l’UMP, il a mentionné avoir choisi sa destinée nationale lors d’une visite au musée de l’Holocauste à Jérusalem. Plus sensibilisés encore, sur le même créneau, en recevant les images de Nicolas Sarkozy, déposant une gerbe à Salonique, dont sa mère est originaire, sur le monument élevé en mémoire des déportés à Auschwitz. Chirac, un certain candidat de terroir, et toute une clique d’antisémites indécrottables ont raison de le craindre : si Sarko passe, il y aura beaucoup d’un Juif à la tête de l’Etat France. Après plusieurs très grands présidents du conseil, des dizaines de ministres juifs, ce serait une première mémorable à l’Elysée ; une première qu’on aurait tort de banaliser. Nous sommes ici de ceux qui n’entrevoient aucune incompatibilité entre la lignée d’Israël et la nationalité française. Depuis deux mille ans que la communauté juive sert sans faiblir les intérêts de la France, tout le monde aurait dû s’en apercevoir…
 
Mahmoud Abbas, quant à lui, a promis qu’une rue principale de Ramallah porterait le nom de Jacques Chirac de son vivant. C’est un geste exceptionnel, qui participe d’une logique opposée, celle qui prévaut actuellement. Durant la semaine écoulée, le porte-parole du Hamas a réaffirmé que l’objectif de son mouvement était inflexible et, qu’au prix de milliers d’autres Shahyds, si nécessaire, les Palestiniens "récupéreraient" "leur" terre de la rivière jusqu’à la mer. Le 1er ministre du gouvernement ayant autorité sur la Rue Chirac de Ramallah, Ismaïl Hanya, est le leader du Hamas.
 
L’Iran, dans le même temps, a affirmé être capable de "produire un nombre illimité de missiles pouvant frapper ses ennemis là où il le désirait". Selon le ministre actuel des Affaires Etrangères français, cet Iran serait un garant de la stabilité au Moyen-Orient. La France chiraquienne freine de ses quatre fers les décisions à l’ONU visant à appliquer au régime d’Ahmadinejad des sanctions plus efficaces. Paris s’oppose en outre officiellement – et dans tous les cas de figures – à envisager l’usage de la force afin de faire barrage au projet de nucléarisation à usage militaire de Téhéran.
 
La Syrie a fait savoir, toujours en cette semaine chargée, qu’elle envisageait de déclencher une guerre contre Israël pour récupérer le Golan. A Paris, où ces informations ne retiennent pas souvent l’attention des journalistes en place, on en est encore à se demander si, pour un despote arabe, c’est "une agression que de tenter de rentrer chez soi ?" [1].
 
Face à la côte libanaise, la Kriegsmarine de la république d’Allemagne remplit parfaitement la mission qu’elle a reçue de l’ONU. En exécution de la résolution 1701, elle empêche depuis des mois toute livraison d’armement destiné aux "milices libanaises". Non loin de là, au moins une fois par semaine, des chars Leclerc du contingent français des casques bleus pointent leurs canons en direction d’un objectif situé en Israël. Sauf la patience et la conduite responsable des militaires de Tsahal, cela ferait longtemps que l’une de ces provocations aurait dégénéré en carnage inutile.
 
Le contingent onusien, fort de quelque 13 000 hommes, a été dépêché dans la région l’été dernier, à la suite d’un forcing diplomatique hystérique, décidé par Jacques Chirac à Paris, et instrumenté par Dominique de Villepin à Manhattan, en vue de faire cesser la riposte militaire israélienne au Liban. Mais la milice du Hezbollah n’a pas été désarmée par les casques bleus. Ces derniers ne remplissent pas leur mandat leur commandant d’interdire la livraison d’armes et de munitions aux miliciens islamistes.
 
Israël a fourmi au Secrétaire général de l’ONU des prises de vues aériennes apportant la preuve que des armes et des munitions, en quantité, traversent quotidiennement la frontière libanaise en provenance d’Iran et de Syrie. Ces livraisons risquent d’entraîner une nouvelle guerre du Liban. Mais surtout, dans la situation insurrectionnelle qui prévaut à Beyrouth, entretenue par le Hezbollah fort de ses nouvelles dotations, aucun gouvernement démocratique libanais ne pourra durablement faire face à cette violation de la résolution 1701. La France, qui se déclare pourtant l’amie du Liban, ne s’associe pas aux efforts concrets visant à imposer son indépendance et sa souveraineté. A l’ONU, elle a, au contraire, mobilisé le Conseil de Sécurité afin de faire cesser le survol, à très haute altitude, de la frontière syro-libanaise par les avions israéliens. Paris n’a pas hésité à menacer, à plusieurs reprises, Jérusalem d’abattre ses appareils pour faire cesser ces survols. Jérusalem est passée outre ; sans cela, il n’existerait pas, aujourd’hui, de preuves tangibles du réarmement massif du Hezbollah.
 
Voici les raisons qui font qu’il n’est pas nécessaire d’être une superpuissance mondiale pour alimenter l’instabilité qui prévaut dans notre région et contribuer à mettre en danger la sécurité des habitants d’Israël. Voilà pourquoi ce qui va se passer en France, ces deux prochains week-ends, nous intéresse au plus haut point, et pas pour rassasier notre curiosité certaine de journalistes ni nos empathies envers les candidats. L’effondrement du système qui finit ne nous arrachera, vous l’aurez compris, aucune larme ; par contre, nous observerons, avec une dose d’optimisme prudent, l’éveil d’une nouvelle structure pour diriger la France. Une structure qui devra, avant tout, répondre aux besoins vitaux des Français, les premières victimes du bazar chiraquien.
 
Stéphane Juffa sur : Metula News Agency
 
Note :
 
[1] "Est-ce une agression que de tenter de rentrer chez soi ?", dixit Michel Jobert, ministre des Affaires Etrangères de Georges Pompidou, le jour du déclenchement de la Guerre de Kippour par l’Egypte et la Syrie, en 1973.
 
par Ofek publié dans : Vivre en France aujourd'hui
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