Vendredi 24 août 2007
 
pages 216 – 223, [c’est-à-dire fin de la section intitulée « Vers des états binationaux ? »]
 
La politique des pouvoirs laïques d’Europe sera fondée sur une certaine dose d’apaisement, si difficile à accepter que cela puisse être pour beaucoup de gens.
« Apaisement » est un terme tombé en disgrâce – à juste titre, vu sa connotation historique depuis les années 1930. Mais puisque les nations n’ont pas su adopter l’attitude ferme qui aurait permis de prévenir la crise actuelle lorsque c’était encore possible, comment éviter maintenant que les immigrants d’origine musulmane ne deviennent majoritaires dans certaines villes et régions, et peut-être ensuite dans des pays entiers ?
Des états binationaux, peut-être ? Mais cela ne fonctionne pas trop bien, même dans un pays comme la Belgique. Ou peut-être une Europe unie dans laquelle l’accent n’est plus mis sur l’état nation ?
A l’heure actuelle, il n’y a pas de réponse à ces questions.
 
[L’apaisement], cela veut dire, entre autres, s’abstenir de critiquer les croyances fondamentales et les coutumes de l’autre ; face à une religion comptant 1,2 milliard de fidèles, il n’est pas recommandé de parler ouvertement et franchement de ses aspects négatifs. La quantité, comme le disait Marx, devient qualité.
Certains pensent que la remarque singulière émise par le Prince Charles – la critique musulmane du matérialisme l’aurait aidé à redécouvrir la spiritualité sacrée de l’islam – pourrait indiquer aux conciliateurs comment se faire des amis et influencer les gens dans une période de tension. Une certaine dose d’autocensure est déjà d’usage chez les politiciens et les médias occidentaux, et cette attitude pourrait bien devenir plus prononcée encore à l’avenir.
 
Les anecdotes telles que la décision d’un réseau de télévision européen de ne pas diffuser une émission sur la situation des Chrétiens persécutés dans le monde arabe ou l’expression de regrets (sans excuses formelles) par le Pape Benoît XVI après son discours prononcé en Bavière en septembre 2006 et dans lequel il citait les durs propos d’un empereur chrétien du Moyen-âge à l’égard de l’islam, pourraient se multiplier.
Le même mois, un opéra de Berlin supprimait de son programme la représentation de l’Idoménée de Mozart par crainte de ce que la police qualifia de « risque incalculable de heurter les sensibilités musulmanes » (dans un tableau ajouté par le metteur en scène, le roi de Crête Idoménée amenait sur scène les têtes coupées de Jésus, Mahomet, Bouddha et Poséidon et les posait sur des tabourets).
 
Le cas d’Ayaan Hirsi Ali pourrait présager de l’avenir. Cette Somalienne qui avait trouvé refuge en Hollande est devenue une critique déterminée des coutumes islamiques telles que l’excision, dont elle-même fut victime. Elle a été élue au Parlement hollandais et a figuré dans la liste du magasine Time des cent personnes les plus influentes du monde.
Mais cela n’empêcha pas, en 2006, un tribunal néerlandais de décider qu’elle devait quitter son appartement d’Amsterdam parce que sa présence constituait un danger pour ses voisins hollandais, qui avaient déposé plainte, expliquant qu’ils n’étaient pas responsables de ses actes ; certains allèrent plus loin et affirmèrent qu’elle troublait l’ordre public et devrait être chassée.
Finalement, après avoir essuyé une campagne de dénigrement médiatique, elle se vit contrainte de quitter le pays.
 
La Taqîya (que l’on peut traduire approximativement par « dissimulation » et qui est également connue sous le nom de kitman en ancien persan) a longtemps été d’usage lors des situations extrêmes dans le monde musulman, et elle pourrait être employée par les non Musulmans dans certaines circonstances.
Un nouveau Machiavel pourrait s’avérer nécessaire pour coexister avec des religions extrémistes et politiques à l’ère de la démocratie. Ce n’est pas une pratique honorable, mais elle peut sauver des vies.
L’essai de Macaulay sur Machiavel (1850) pourrait servir de base à la réflexion. « Qui nescit dissimulare, nescit regnare », ce qui, librement traduit, signifie : « celui qui ne sait pas dissimuler n’a rien à faire en politique » ; cela consistera à exprimer non seulement de la compréhension, mais aussi du respect et même de l’admiration pour une civilisation et une façon de vivre foncièrement étrangère à nos propres valeurs.
 
Les résidents non musulmans des principales villes hollandaises, et ultérieurement ceux des villes d’Allemagne et d’ailleurs, seraient bien avisés d’acquérir une connaissance fonctionnelle de la langue turque ou arabe, tout comme les résidents du Sud de la Californie et de certains états méridionaux des États-Unis ont acquis des notions d’espagnol.
Le Time Atlas du Monde (édité à Londres) identifie la monnaie de l’Allemagne comme étant l’euro et ses langues comme étant l’allemand et le turc ; une affirmation prématurée, peut-être, mais qui pourrait s’avérer exacte dans trente ans.
 
Cela implique aussi, pour les autorités européennes, d’adopter une approche plus nuancée des communautés musulmanes vivant chez elles ; communautés qui, comme cela a été souligné à maintes reprises, sont tout sauf monolithiques. Il n’y a aucune raison pour que les autorités européennes traitent les musulmans comme un tout unifié, ce qu’ils n’ont jamais été.
L’exemple britannique, où on a traité les « fondamentalistes modérés » comme s’ils étaient les seuls représentants authentiques de la communauté musulmane, n’a pas été un grand succès – cette politique a fortifié les éléments antioccidentaux.
 
Les gouvernements et les autorités locales auraient intérêt à traiter avec tous les types de groupes musulmans. Les intérêts berbères ne sont pas ceux des Algériens ; les Turcs et les Kurdes, sans même mentionner les Pakistanais et les Marocains, proviennent de milieux différents et ont des intérêts collectifs différents, que les autorités devraient examiner plutôt que de ne négocier qu’avec des leaders souvent autoproclamés et prétendant parler au nom de la communauté musulmane toute entière, alors que celle-ci est en réalité composée de groupes disparates.
 
J’ai déjà, dans ces pages, insisté à plusieurs reprises sur l’importance déterminante de l’éducation.
C’est pourtant dans ce domaine que l’approche allemande a été la moins payante. Selon des rapports alarmants, l’enseignement normal a quasiment disparu de certaines écoles berlinoises fréquentées par les enfants d’émigrants originaires de pays musulmans.
Ces écoles se sont transformées en jungles urbaines où les Arabes se bagarrent contre les Turcs, les Turcs attaquent les Kurdes, les Musulmans défient les émigrants de Russie et des Balkans, et où tous se liguent contre les Allemands.
Aurait-il pu en être autrement ? Les enfants musulmans viennent de familles patriarcales, où ils sont susceptibles d’être battus même pour de légères violations des règles strictes qui y prévalent. Leur rencontre avec l’éducation moderne a du être un choc culturel. Les enseignants connaissent mal l’islam et le mode de vie musulman, et leur formation anti-autoritaire ne les aide pas à maîtriser une telle confrontation.
 
La porte-parole du Turkische Bund [la ligue turque] à Berlin, Eren Unsal, a souligné qu’une certaine dose d’autorité de la part de l’école et des enseignants était absolument nécessaire. Un jeune indien se remémorant ses journées dans une école d’Ealing, à Londres, a décrit l’expérience de leurs pauvres professeurs impuissants, idéalistes sans expérience, qui avaient lu Marx et Malcolm X et suivi les cours facultatifs sur les théories postcoloniales lors de leurs études supérieures.
Soucieux de compatir à l’oppression subie par leurs élèves, ils furent frappés par leur indifférence et leur inconduite effrénée. « Nous les bouffions tout crus au premier signe de faiblesse, [cette faiblesse] bourgeoise boursouflée de culpabilité ».
 
Des enseignants berlinois ont suggéré de fermer les écoles dépassées par le phénomène. Mais, avec toute la sympathie que l’on peut avoir pour le dur parcours de ces enfants et les énormes difficultés auxquelles ils font face, il est permis de se demander si une approche moins laxiste n’aurait pas produit de meilleurs résultats.
 
La situation dans les banlieues parisiennes n’est guère meilleure.
Les autorités françaises ont fait des efforts particuliers pour y améliorer l’éducation au cours de la dernière décennie : il y existe un programme nommé Deuxième Chance pour ceux qui tentent de rattraper leur retard, il y a des écoles classées « ZEP » (Zone d’Éducation Prioritaire) et « ZUS » (Zone Urbaine Sensible) bénéficiant de conditions spéciales, et il y a des programmes de prévention de la violence scolaire.
 
Et pourtant, malgré tout cela, les résultats ne sont guère impressionnants. Le nombre d’élèves qui abandonnent leurs études est plusieurs fois supérieur à celui observé ailleurs, et les résultats de nombreux élèves sont médiocres.
 
Quelle est la solution ? Les envoyer sur le terrain de foot, payer pour leur éducation en Turquie ou au Japon, introduire une discipline militaire genre camp d’entraînement ?
Peut-être a-t-on besoin d’une sorte de Baden-Powell pour établir un nouveau mouvement boy-scout, mais il est à craindre, si une telle personne se présentait, qu’il ne s’agisse d’un islamiste radical. Il faut envisager de faire des concessions.
 
Que devrait être le programme des écoles publiques ? Les communautés immigrantes ont mis en doute la pertinence, pour les enfants hollandais d’origine musulmane, d’étudier Rembrandt, qui après tout ne fait pas partie de leur tradition. Les jeunes musulmans d’Italie doivent-ils étudier la Renaissance, toutes ces peintures de saints et de madones d’une autre religion, ou les œuvres de Dante, qui a écrit des choses désobligeantes sur le prophète Mahomet ?
 
Goethe a tenu des propos sympathiques sur les éléments communs à l’Orient et à l’Occident, et il a aussi écrit le « West-östlicher Divan » (le « Divan occidento-oriental »), mais il ne fait pas partie de l’histoire turque.
Cependant, pourquoi les enfants d’origine marocaine vivant en Hollande devraient-ils se voir enseigner l’histoire de l’Empire Ottoman, qui les concerne peu ? Il ne sera pas aisé de trouver des dénominateurs communs.
 
Un éducateur de la London School of Economics, Iftikar Ahmed, observant les mauvaises notes des enfants de familles musulmanes dans les écoles britanniques, pense qu’une partie de l’explication réside dans le fait qu’ils passent trop de temps à apprendre par cœur le Saint Coran dans les classes des mosquées et n’ont pas le temps de faire leurs devoirs. Et qu’ils ne peuvent pas s’identifier à leurs professeurs non musulmans.
Des écoles musulmanes spéciales seraient dès lors nécessaires pour améliorer la situation.
 
Peut-on espérer que la situation s’améliore avec le temps ? Des enquêtes menées en Allemagne ont montré que la seconde génération d’élèves issus de familles musulmanes est en fait pire que la génération précédente. Mais quelle serait l’orientation politico-religieuse d’écoles musulmanes indépendantes ? Ne perpétueraient-elles pas les divisions de la société ? Sans compter que l’amélioration de l’éducation des jeunes musulmans ne résoudra leurs problèmes que s’ils peuvent trouver du travail une fois leur diplôme en poche.
 
Jusqu’où l’apaisement doit-il aller ?
Un observateur britannique, Timothy Garton Ash, a exprimé ainsi son sentiment sur la question : les citoyens musulmans ne commenceront enfin à se sentir chez eux en Europe que si l’attitude personnelle et le comportement de centaines de millions de leurs concitoyens européens le permet.
Il semble se baser sur un postulat selon lequel l’ambition des musulmans se résume à « se sentir chez eux », ce qui n’est pas vraiment sûr.
 
Ash critique à juste titre la version du multiculturalisme qui dit en substance « vous respectez mes tabous et je respecte les vôtres », remarquant que si l’on rassemble tous les tabous de toutes les cultures, il ne reste pas grand chose dont on puisse discuter librement.
Mais c’est bien là l’une des principales pommes de discorde : les islamistes radicaux, avec leur insistance sur le jihad, veulent être exemptés de toute critique et de tout commentaire négatif, alors qu’ils refusent une telle immunité aux autres cultures et religions.
 
En résumé, l’autocensure, la diplomatie, et autres demi-mesures de la part des sociétés européennes ne suffiront peut-être pas.
Pour que l’apaisement porte ses fruits, il devra peut-être aller beaucoup plus loin, jusqu’à faire l’éloge de la beauté de l’islam et de la justice de la charia, jusqu’à insister sur toutes les choses que l’Occident (qui a perdu ses repères spirituels) peut apprendre de la spiritualité musulmane, jusqu’à approuver les plaintes des Musulmans, éternelles victimes, jusqu’à admettre que leurs revendications sont justifiées et que l’Occident doit faire amende honorable.
 
Qu’une telle politique d’apaisement massif réussisse n’est pas certain.
Elle pourrait éventuellement conduire à une coexistence pacifique précaire, mais elle signifierait la transformation quasi-totale de la civilisation européenne. Elle pourrait être inacceptable pour une majorité d’Européens, qui craignent pour leur statut et leur identité dans l’Europe future.
 
C’est dans ce contexte que des conflits sont à prévoir. La tolérance envers les minorités n’a pas été l’un des traits distinctifs des sociétés musulmanes dans l’histoire moderne ; les Arméniens ne sont pas en bonne posture en Turquie, ni les Coptes en Égypte, ni les Bahaïs en Iran, ni même les Chiites ou les Ahmadis ou les Ismaéliens au Pakistan, alors qu’ils sont musulmans.
Le statut des Chrétiens en Indonésie, l’un des pays musulmans les plus tolérants, reste problématique, et il en est de même pour celui des Chinois en Malaisie.
 
Si cela ne change pas au cours des décennies qui viennent, les perspectives de coexistence pacifique en Europe seront sombres. L’expérience montre que la tolérance à sens unique ne fonctionne pas.
 
par Ofek publié dans : Europe
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