« Bien sûr nous comprenons la plainte insupportable de Miki Goldwasser, la mère du soldat kidnappé en territoire israélien, Ehoud, lorsqu’elle dit "Je ne me sentirai soulagée que lorsque je serrerai mon fils dans mes bras". Nous comprenons, nous compatissons et nous partageons sa douleur.
Nous apprécions également l’extraordinaire noblesse d’âme de Madame Smadar Haran, dont la famille a été massacrée par un commando du Front pour la Libération de la Palestine, sous les ordres de son chef sadique Samir Kuntar, lorsqu’elle a envoyé un pli au gouvernement pour signifier qu’elle ne s’opposait pas à l’échange de nos soldats morts contre des assassins vivants.
Il faut, en effet, une certaine hauteur d’âme pour écrire, après le massacre de son mari et de ses deux filles par Kuntar : "Ce meurtrier abhorré n’est pas, et n’a jamais été mon prisonnier personnel. Il est le prisonnier de l’Etat d’Israël et son destin doit être déterminé en vertu des intérêts sécuritaires, aussi bien que par les considérations éthiques et morales dictées par ses citoyens, tant maintenant qu’à l’avenir".
A l’occasion d’une conférence de presse, Smadar Haran a encore ajouté : "Sur le chemin pour venir ici, je me suis rendue auprès des tombes de ma famille, le cœur brisé, sachant que leur meurtrier pouvait être bientôt libéré. Je leur ai demandé leur pardon pour être incapable d’empêcher, cette fois-ci, sa libération".
Poursuivant, elle a donné un exemple de civisme qu’à la Ména nous ne sommes pas près d’oublier : "Je n’ai pas le monopole de la peine, ni de la souffrance, ni même de la justice. Notre destinée commune pèse dans la balance. Nous faisons tous partie de ce pays", a conclu Madame Haran.
L’atrocité des circonstances de l’assassinat de la famille de Smadar Haran mérite d’être rappelée, ne serait-ce que pour équilibrer un peu le compte-rendu lapidaire de Marius Schattner, ce matin, dans l’une des dépêches consacrée à l’échange par le bureau de l’AFP de Jérusalem, dirigé par Patrick Anidjar. Dans son câblogramme, Schattner parle de l’échange "des deux soldats" – il aura voulu dire des "restes des deux soldats", contre "cinq détenus libanais – dont le doyen de ces prisonniers Samir Kantar – (…)".
Description flatteuse, de par la neutralité du ton employé par l’AFP. D’autant plus qu’en fin de dépêche, là où ça frappe les esprits, l’AFP croit nécessaire de mentionner que, durant le conflit de 2006, il y aurait eu plus de 1200 morts libanais, "civils pour la plupart". Des chiffres qui ne coïncident pas avec ceux fournis par notre correspondant de Beyrouth, qui affirme, pour sa part, que 87% des victimes, de son côté de la frontière, étaient membres ou supplétifs du Hezbollah. Il est vrai que la plupart des miliciens des Fous d’Allah ne portent pas l’uniforme – on l’a encore constaté lors de leur récent putsch contre la légalité libanaise – et qu’ainsi, des esprits dérangés et haineux s’autorisent à comptabiliser leurs morts parmi les civils. Au reste, le lecteur choisira lui-même ce qu’il peut croire, sur la base de l’authenticité avérée des écrits passés de la Ména libanaise ou ceux de l’AFP-Jérusalem : inutile donc de perdre notre temps.
Car, pour Schattner, ce qui avait provoqué l’ "offensive israélienne", en 2006, ce fut "la capture des deux soldats en territoire israélien le long de la frontière libanaise". L’AFP veut sans doute parler du crime de guerre, avec violation de frontière internationalement reconnue, opéré en période de trêve, par lequel le Hezbollah a assassiné HUIT SOLDATS patrouilleurs qui gardaient leur territoire… et qui a enlevé, ET TUÉ, Ehoud Goldwasser et Eldad Regev. A l’APF de Jérusalem, lorsqu’il s’agit de comptabiliser des victimes israéliennes, on ne sait plus compter, ni distinguer les morts des vivants.
C’est, bien entendu, par détournement de la factualité des événements, pour des journalistes, faire insulte au deuil des familles des disparus et à leur mémoire.
Quant au "doyen des détenus libanais", Samir Kuntar, le 22 avril 1979, à la tête de trois autres complices, Asslan, Al-Muayed et Al Abras, il franchissait à bord d’un Zodiac, à près de 90 à l’heure, la frontière marine d’Israël. Les terroristes abordèrent dans la paisible ville côtière de Nahariya, pour y mener ce que le FLP baptisera l’"Opération Nasser".
Vers minuit, ce jour-là, ces authentiques héros, après avoir liquidé un policier sur la plage, commirent un acte d’une bravoure inouïe en s’attaquant à la famille Haran, dans un immeuble locatif sis au 61 de la Rue Jabotinsky, faisant face à la Méditerranée. Le détenu libanais s’empara du père, âgé de 28 ans, Danny, et de sa fille aînée, Einat, qu’ils traînèrent jusqu’à la plage.
Smadar, la mère, parvint à ramper vers une cachette en y emmenant sa cadette, Yaël, deux ans, ainsi qu’un voisin. Malheureusement, en bâillonnant Yaël pour l’empêcher de pleurer, sa mère l’étouffa.
Sur la plage, entre-temps, la déchéance dans le comportement humain atteignait son comble. Après avoir ordonné à ses complices de faire le guet, Kuntar exécuta Dany d’une balle tirée à bout touchant dans le dos, sous les yeux de sa fille. Et pour s’assurer que le père avait rendu l’âme, le "doyen des détenus libanais", selon la formule imagée de Schattner, noya le visage de Danny sous l’eau durant de longues minutes.
On n’était toutefois pas encore au sommet de l’horreur. Samir Kuntar, retournant sur ses pas, réalisant qu’il n’avait pas encore accompli tous les objectifs de l’Opération Nasser, s’en prit alors à la petite Einat. Il commença par lui administrer de violents coups sur la tête avec la crosse de son fusil, puis transporta son ennemie de quatre ans sur un rocher, où il termina de lui fracasser le crâne. Les paramédicaux parvenus sur place après la neutralisation de deux des terroristes et l’arrestation des deux autres, avaient rapporté à l’époque que l’état du cadavre de l’enfant était "irregardable".
Réaction du frère de Samir Kuntar, hier, à l’annonce de sa prochaine libération : "C'est une victoire pour le Hezbollah, le Liban, et le monde arabe et musulman. C'est une victoire pour tout un peuple qui croit en la résistance pour libérer notre terre et retrouver nos aimés".
Ahmed Al Abras, l’autre terroriste rescapé de l’Opération Nasser fut échangé, avec 1150 autres prisonniers de guerre, en mai 1985, contre trois soldats israéliens vivants, lors du troc qui porte le nom du Deal Ahmad Jibril.
Quant à Kuntar, bien qu’ayant admis sa participation à ce crime de guerre, il n’a jamais exprimé le moindre repentir pour ses actes. Au contraire, il n’a cessé de se gausser des assassinats qu’il a commis.
Durant son emprisonnement, il a fait la connaissance d’une arabe israélienne, membre d’une organisation activiste en faveur des terroristes emprisonnés et l’a épousée. Ce, avant d’en divorcer, quelques temps après. Pendant qu’ils étaient mariés, l’épouse de l’assassin d’Einat a bénéficié d’une rente mensuelle, allouée par l’Etat hébreu aux femmes de prisonniers.
Je comprends la peine des familles Regev et Goldwasser, mais aussi celle des huit tués lors de l’agression initiale du Hezbollah en 2006. Le frère de l’un d’entre eux sert dans mon unité, et il n’est pas difficile de se rendre compte de la persistance de son chagrin.
Je comprends le désir de Miki Goldwasser de serrer son fils dans ses bras, mais cela n’arrivera pas. Les intermédiaires, lors des négociations, nous ont avisés que ni lui, ni Eldad, n’étaient plus de ce monde. Hier, au moment de voter pour ou contre l’échange, lors de la cession hebdomadaire du gouvernement, tous les ministres étaient au courant.
Je conçois même le besoin extraordinaire de voir le cadavre de son enfant pour s’assurer de son décès, mais là, je ne suis plus d’accord. Entre la sensibilité personnelle des familles et l’intérêt de la communauté, on ne doit pas utiliser le même type de raisonnement. Aussi, je regrette les démonstrations publiques et les pressions que les familles des dépouilles volées par le Hezbollah ont exercées sur tous ceux qui ont leur mot à dire dans les affaires de la nation. Elles étaient admissibles tant que demeurait un espoir, si infime fut-il, de revoir mes camarades Eldad et Ehoud en vie. Elles vont à l’opposé du sacrifice civique de Smadar Haran, depuis que nous avons la certitude qu’ils ne sont plus.
Les familles Regev et Goldwasser ont fait ce que Madame Haran s’est refusée de faire : elles se comportent comme si elles détenaient le monopole de la peine, de la souffrance, et même de la justice. Notre destinée commune ne pèse pas dans la balance. Elles ont oublié que nous faisons tous partie de ce pays, et que ce pays est engagé dans une guerre de survie sans pitié. Elles ont oublié qu’il nous reste à récupérer d’autres otages, vivants ou avec l’espoir qu’ils vivent encore, et qu’en libérant le doyen des monstres détenus dans nos cages, on perd une importante monnaie d’échange.
Le navigateur Ron Arad a été fait prisonnier par les chiites et les Etats qui sont leurs complices en 1986, cela va faire vingt-et-un ans. A moins que ces marchands d’os ne l’aient exécuté en captivité, par pur sadisme, une fois encore, Ron Arad est vivant, et il ne nous reste aucun criminel d’envergure à échanger contre sa libération.
Et puis Samir Kuntar a été condamné par une justice démocratique et dans les règles, à 542 ans de détention. Lorsque, comme moi, on croit à la validité de l’appareil judiciaire, on pense que c’était là la peine qu’il méritait. Pour briser une décision de justice et écourter la peine d’un fracasseur de crâne de fillette, il faut un événement hors du commun : la récupération d’un soldat prisonnier en est un, celle d’une dépouille, avec toute la dureté que cette opinion implique, non.
Le risque existe de cesser de considérer notre justice avec le sérieux nécessaire ; lors, si nous sombrons dans ce biais presque suicidaire, halte à nous d’espérer que nos ennemis, qui guettent chacun de nos faits et gestes, respectent nos tribunaux à notre place. Certains planifient déjà les enlèvements qu’il faudra commettre afin d’obtenir la relaxe du criminel Marwan Barghouti, et c’est grave pour les habitants de cette nation.
La majorité des ministres qui a voté en faveur de l’échange s’est lourdement trompée. Le chef d’état major, Gaby Ashkenazi et le ministre de la Défense se sont fourvoyés : l’armée n’a aucun devoir envers les familles de ses soldats morts. Le devoir de l’armée se concentre, principalement, sur le sort de ses soldats vivants, et sur le devoir de faire tout ce qui est en son pouvoir pour qu’ils le restent. Or hier, Israël s’est emmêlée dans ses valeurs.
Cela va permettre qu’au Liban on fête en héros un monstre aux yeux injectés de haine. Cela va valider les assassinats de petites filles et en faire reconnaître l’utilité tactique. Cela va, enfin, attirer toujours plus de jeunes musulmans vers la recherche de ces comportements inhumains. En finale, cela va éloigner les valeurs de la paix et raviver celles de la guerre.
De cette histoire, j’ai retiré un enseignement personnel : si je suis un jour fait prisonnier, je refuse qu’on échange mon corps si je ne suis plus en vie. Je refuse de participer à un troc disproportionné. Je demande à n’être échangé que contre des combattants de l’autre camp, non contre des monstres. Le cas échéant, qu’il y ait, s’il vous plaît, quelqu’un pour se souvenir de cet article. »
Titre original : « Les marchands d’os d’Allah et leurs complices » de Ilan Tsadik sur Metula News Agency
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