Jeudi 3 juillet 2008

«Voici deux pays frères, unis comme les doigts de la main», déclarait le socialiste Hugo Chávez pendant une visite à Téhéran, en novembre dernier, pour souligner son alliance avec l’islamiste Mahmoud Ahmadinejad. Le fils de Che Guevara, Camilo, qui a aussi visité Téhéran l’an passé, a affirmé que son père aurait «soutenu le pays dans sa lutte actuelle contre les États-Unis». Ils imitaient ainsi Fidel Castro qui, pendant une visite rendue en 2001, déclara à ses hôtes qu’«en collaborant, l’Iran et Cuba pourrait mettre l’Amérique à genoux». Pour sa part, Ilich Ramírez Sánchez («Carlos le chacal») a écrit dans un livre intitulé L'islam révolutionnaire que «seule une coalition de marxistes et d’islamistes peut détruire les États-Unis».

 

Et il n’y a pas que les gauchistes d’Amérique latine à discerner un potentiel dans l’islamisme. Ken Livingstone, l’ex-maire trotskiste de Londres, embrassa littéralement le fameux penseur islamiste Yusuf al-Qaradawi. Ramsey Clark, ex-ministre américain de la Justice, a rendu visite à l’ayatollah Khomeiny et lui a offert son soutien. Noam Chomsky, professeur au MIT, s’est rendu auprès du leader du Hezbollah Hassan Nasrallah et a approuvé la décision du Hezbollah de conserver ses armes. Ella Vogelaar, la ministre hollandaise de l’Habitat, des Quartiers et de l’Intégration, est si bien disposée envers l’islamisme qu’un critique, le professeur d’origine iranienne Afshin Ellian, l’a appelée «la ministre de l’islamisation».

 

Pendant sa première campagne présidentielle en 2004, le démocrate américain Dennis Kucinich a cité le Coran et incité un public de musulmans à scander «Allahou akbar» («Dieu est grand»). Il a même déclaré: «J’ai un exemplaire du Coran à mon bureau.» Spark, la revue des jeunes membres du Parti travailliste socialiste britannique, a fait l’éloge d’Asif Mohammed Hanif, le terroriste suicidaire britannique qui a attaqué un bar de Tel-Aviv, le présentant comme un «héros des jeunesses révolutionnaires» qui a accompli sa mission «dans l’esprit de l’internationalisme». Workers World, un journal communiste américain, a publié une nécrologie louant les mérites du terroriste en chef du Hezbollah, Imad Mughniyeh.

 

Certains gauchistes vont plus loin encore. Plusieurs — Carlos le chacal, Roger Garaudy, Jacques Vergès, Yvonne Ridley et H. Rap Brown — se sont convertis à l’islam. D’autres réagissent avec euphorie à la violence et à la brutalité de l’islamisme. Le compositeur allemand Karlheinz Stockhausen a qualifié les attentats du 11 septembre 2001 de «plus grande œuvre d'art imaginable pour tout le cosmos» et feu le romancier américain Norman Mailer trouvait ses auteurs «brillants».

 

Et rien de tout cela n’est nouveau. Pendant la guerre froide, les islamistes préféraient l’Union soviétique aux États-Unis. Pour reprendre les termes utilisés par l’ayatollah Khomeiny en 1964, «l’Amérique est pire que la Grande-Bretagne, la Grande-Bretagne est pire que l’Amérique et l’Union soviétique est pire que les deux. Chacun d’eux est pire que les autres, chacun d’eux est plus abominable que les autres. Mais aujourd’hui, nous avons affaire à cette entité malveillante qu’est l’Amérique.» En 1986, j’écrivais que «l’URSS ne subit guère qu’une petite partie de la haine et du venin destinés aux États-Unis».

 

Les gauchistes retournaient le compliment. En 1978-79, le philosophe français Michel Foucault a manifesté un grand enthousiasme pour la Révolution iranienne. Comme l’expliquent Janet Afary et Kevin B. Anderson,

 

Tout au long de sa vie, la conception de l’authenticité nourrie par Michel Foucault a consisté à observer des situations dans lesquelles les gens vivent dangereusement et flirtent avec la mort, source de créativité. Dans la tradition de Friedrich Nietzsche et Georges Bataille, Foucault aimait l’artiste qui dépasse les limites de la rationalité et il défendait avec fougue les irrationalités qui franchissaient de nouvelles frontières. En 1978, Foucault trouva de telles forces transgressives dans le personnage révolutionnaire de l’ayatollah Khomeiny et des millions de gens qui risquaient la mort en le suivant dans sa Révolution. Il savait que des expériences aussi «limites» pouvaient conduire à de nouvelles formes de créativité et il lui donna son soutien avec ardeur.

 

Un autre philosophe français, Jean Baudrillard, présentait les islamistes comme des esclaves en rébellion contre un régime oppressif. En 1978, Foucault qualifiait l’ayatollah Khomeiny de «saint» et, une année plus tard, l’ambassadeur de Jimmy Carter aux Nations Unies, Andrew Young, parla de lui comme d’«une sorte de saint».

 

Cette bonne volonté peut paraître surprenante compte tenu des profondes différences séparant les deux mouvements. Les communistes sont des laïques athées et gauchistes; les islamistes exécutent les athées et imposent des lois religieuses. La gauche exalte les travailleurs; l’islamisme privilégient les musulmans. L’une rêve d’un paradis des travailleurs, l’autre d’un califat. Les socialistes veulent le socialisme; les islamistes acceptent le marché libre. Le marxisme implique l’égalité des sexes; l’islamisme opprime les femmes. Les gauchistes condamnent l’esclavage; certains islamistes l’approuvent.

 

Comme le relève le journalise Bret Stephens, la gauche a consacré «les quatre dernières décennies à prendre fait et cause pour les libertés que l’islam rejette le plus résolument: liberté sexuelle et matrimoniale, droits des homosexuels, liberté de religion, pornographie, diverses formes de transgression artistique, pacifisme et ainsi de suite».

 

Ces divergences semblent éclipser les quelques ressemblances qui sont apparues à Oskar Lafontaine, l’ex-président du Parti social-démocrate allemand: «L’islam est basé sur la communauté, ce qui le place en opposition avec l’individualisme extrême sur le point d’échouer en Occident. [De plus,] le musulman pieux est tenu de partager ses biens avec autrui. L'esprit de gauche souhaite également voir le fort aider le faible.»

 

Pourquoi, dans ce cas, la création de ce que David Horowitz appelle l’«Alliance impie» entre la gauche et l’islamisme? Essentiellement pour quatre raisons.

 

Premièrement, comme l’explique le politicien britannique George Galloway, «le mouvement progressiste des quatre coins du monde et les musulmans ont les mêmes ennemis», à savoir la civilisation occidentale en général et les États-Unis, la Grande-Bretagne et Israël en particulier, de même que les juifs, les chrétiens croyants et les capitalistes internationaux. En Iran, selon l’analyste politique de Téhéran Saeed Leylaz, «depuis cinq ans, le gouvernement permet à la gauche d’exercer afin, concrètement, d’opposer une résistance aux religieux libéraux».

 

Leurs discours sont interchangeables: Harold Pinter décrit l’Amérique comme «un pays géré par une bande de fous criminels» et Osama bin Laden qualifie le pays d’«injuste, criminel et tyrannique». Pour Noam Chomsky, l’Amérique est «l’un des principaux états terroristes» et Hafiz Hussain Ahmed, un leader politique pakistanais, en parle comme du «plus grand état terroriste». Ces points communs suffisent à convaincre les deux parties de négliger leurs nombreux désaccords pour favoriser la collaboration.

 

Deuxièmement, les deux parties partagent certains objectifs politiques. Leur alliance a été forgée symboliquement en 2003 à Londres par une manifestation géante commune d’opposition à la guerre contre Saddam Hussein. Les deux parties souhaitent que les forces de la coalition échouent en Irak, que la guerre contre le terrorisme soit abandonnée, que l’antiaméricanisme se répande et qu’Israël soit éliminé.

Elles s’accordent également sur l’immigration de masse et sur le multiculturalisme en Occident. Elles coopèrent sur ces plans lors de meetings, tels que la Conférence anti-guerre du Caire, qui rassemble les gauchistes et les islamistes autour d’une «alliance internationale contre l’impérialisme et le sionisme».

 

Troisièmement, l’islamisme a des liens historiques avec le marxisme-léninisme. Sayyid Qutb, le penseur islamiste égyptien, a adopté la notion marxiste d’étapes historiques auxquelles il ajoute simplement un postscriptum islamique; il a ainsi prédit qu’une ère islamique éternelle s’instaurerait après la chute du capitalisme et du communisme. Ali Shariati, l’intellectuel clé derrière la révolution iranienne de 1978–79, a traduit Franz Fanon, Che Guevara et Jean-Paul Sartre en persan. D’une manière plus générale, l’analyste iranien Azar Nafisi relève que l’islamisme «tire son langage, ses objectifs et ses aspirations au moins autant des formes les plus grossières du marxisme que de la religion. Ses leaders sont aussi influencés par Lénine, Sartre, Staline et Fanon que par le prophète.»

 

Passant de la théorie à la pratique, les marxistes voient dans les islamistes une étrange concrétisation de leurs prophéties. Marx annonça que les bénéfices des entreprises s’effondreraient dans les pays capitalistes et que leurs dirigeants réagiraient en saignant à blanc les travailleurs; le prolétariat allait connaître la pauvreté et la rébellion avant d'établir un ordre socialiste. Mais le prolétariat des pays industrialisés est au contraire devenu toujours plus aisé et son potentiel révolutionnaire s’est évanoui.

Lee Harris note ainsi que les marxistes ont attendu en vain la crise du capitalisme pendant un siècle et demi. Puis vinrent les islamistes, à commencer par la révolution iranienne, suivie des attentats du 11 septembre et autres attaques contre l’Occident. Enfin le tiers monde avait entamé sa révolte contre l’Occident, réalisant les prédictions marxistes — quoique sous la mauvaise bannière et avec des objectifs incorrects.

Olivier Besançonneau, un gauchiste français, considère les islamistes comme «les nouveaux esclaves» du capitalisme et demande s’il ne serait pas «naturel qu'ils s'unissent à la classe ouvrière pour détruire le système capitaliste». Comme l’observent l’analyste Lorenzo Vidino et le journaliste Andrea Morigi, à une époque où le mouvement communiste est «en ruines», les Nouvelles Brigades Rouges italiennes reconnaissent «le rôle dominant des ecclésiastiques réactionnaires [islamiques]».

 

Quatrièmement, le pouvoir: les islamistes et les gauchistes peuvent obtenir davantage en s’unissant que séparément. En Grande-Bretagne, ils ont formé ensemble la Stop the War Coalition, dont le comité directeur comprend des représentants d’organisations telles que le Parti communiste britannique et la MAB (Muslim Association of Britain). Le Parti du Respect britannique amalgame le socialisme international radical et l’idéologie islamiste. Les deux parties ont joint leurs forces pour l’élection du Parlement européen en mars 2008, proposant des listes communes de candidats en France et en Grande-Bretagne sous des désignations de parti peu révélatrices.

 

Les islamistes bénéficient particulièrement des accès, de la légitimité, des talents et de l’impact que leur procure la gauche. Cherie Booth, l’épouse de Tony Blair, alors Premier ministre, a plaidé au niveau de la Cour d’appel pour aider une jeune fille, Shabina Begum, à porter le jilbab, un vêtement islamique, dans une école britannique. Lynne Stewart, un avocat de gauche, a enfreint les lois américaines et a fait de la prison pour aider Omar Abdel Rahman, le cheikh aveugle, à fomenter une révolution en Égypte.

 

Volkert van der Graaf, un fanatique des droits des animaux, a tué le politicien hollandais Pim Fortuyn pour l’empêcher de transformer les musulmans en «boucs émissaires». Vanessa Redgrave a financé la moitié d’une caution de 50.000 livres pour permettre à Jamil el-Banna, un suspect de Guantánamo accusé d’avoir recruté des djihadistes pour aller se battre en Afghanistan et en Indonésie, de sortir d’une prison britannique; Redgrave a déclaré considérer son geste en faveur d’el-Banna comme «un profond honneur», bien que l’homme soit recherché en Espagne pour des accusations liées au terrorisme et soit suspecté d’entretenir des liens avec Al-Qaïda. À une plus grande échelle, le Parti communiste d’Inde a fait le sale travail de Téhéran en retardant de quatre mois le lancement de TecSar, un satellite espion israélien. Et des gauchistes ont fondé l’International Solidarity Movement pour empêcher les forces de sécurité israéliennes de protéger le pays contre le Hamas et les autres groupes terrorises palestiniens.

 

Dans le Spectator de Londres, Douglas Davis qualifie cette coalition d’«aubaine pour les deux parties. La gauche, alors une maigre bande de communistes, de trotskystes, de maoïstes et de castristes, s’accrochait à la lie d’une cause en bout de course; les islamistes pouvaient fournir les foules et la passion, mais ils avaient besoin d’un véhicule, d’un moyen de prendre pied sur la scène politique. Il devenait ainsi impératif de conclure une alliance tactique.» Ou, plus simplement, pour reprendre les termes d’un gauchiste britannique, «les avantages pratiques de la coopération permettent de compenser les divergences».

 

Le rapprochement croissant des gauchistes et des islamistes est l’un des développements politiques actuels les plus préoccupants, car il entrave les efforts d’autoprotection de l’Occident.

 

Lorsque Staline et Hitler ont conclu leur pacte tristement célèbre de 1939, l’alliance rouge-brune a constitué un danger mortel pour l’Occident et, en fait, pour la civilisation elle-même.

 

La coalition actuelle représente la même menace, d’une manière certes moins spectaculaire mais non moins certaine.

 

Et comme sept décennies auparavant, celle-ci doit être mise en lumière, dénoncée, rejetée et vaincue.

 

Titre original : « La menace alliée [islamiste-gauchiste] Â» par Daniel Pipes sur National Review

par Ofek publié dans : Analyses géopolitiques internationales
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