par Nicole Bacharan* - sur le site du Figaro
Soudain, l'Amérique paraît plus douce aux yeux des Français.
Le basculement de majorité au Congrès, qui sanctionne l'aventurisme de l'Administration Bush et les errements en Irak, est considéré avec bienveillance de ce côté-ci de l'Atlantique, les démocrates semblant plus proches dans leurs valeurs et leur sensibilité. Et on veut voir, dans ce nouveau paysage politique, le retour prochain à une Amérique moins interventionniste.
Attention, d'abord, aux conclusions hâtives : une majorité démocrate au Congrès ne garantit pas la victoire de ce parti aux présidentielles de 2008, d'autant que celui-ci s'est essentiellement concentré sur la critique du président Bush.
Il lui faudra élaborer un projet et trouver un - une ? - leader.
L'Amérique n'est ni « rouge » ni « bleue ».
Les électeurs votent majoritairement au centre, se déterminant selon les sujets et les candidats. Et il reste deux ans de cohabitation - de turbulences - avant les présidentielles.
Mais surtout, un retour des démocrates n'annonce pas nécessairement des jours faciles pour l'Alliance atlantique et les relations bilatérales.
Après l'engagement brutal de George Bush dans le monde, l'Amérique pourrait vouloir se désengager rapidement.
Et ceux qui dénoncent son impérialisme risquent de regretter bientôt son indifférence.
Les États-Unis de l'après-Bush auront toutes les raisons de se laisser tenter par le repli sur soi : leur image dans le monde est très dégradée, l'armée reste enlisée en Irak, les efforts pour contrôler la prolifération nucléaire peinent, l'espoir d'un Moyen-Orient apaisé s'éloigne...
Certes, l'Amérique ne retournera pas à l'isolationnisme du XIXe siècle. Son économie est trop imbriquée dans le grand marché mondial pour s'en détacher.
La marine américaine continuera à sillonner les mers, et l'armée, même affaiblie, restera l'ultime garantie d'États tels qu'Israël, la Corée du Sud, ou Taïwan.
Mais au-delà de ces responsabilités durables, les Américains seront tentés par un engagement minimal, se limitant à une lutte policière contre le terrorisme et laissant l'Europe en première ligne face aux défis géostratégiques de demain.
On aurait tort de s'en féliciter.
Les intérêts communs à la France et aux États-Unis pèsent bien plus lourd que les divisions creusées par la politique et la personnalité de George Bush, car nous avons les mêmes valeurs fondamentales - la démocratie et les droits de l'homme - et nous avons les mêmes ennemis : les tenants (même très divisés entre eux) de ce qu'il nous faut bien appeler le totalitarisme islamiste.
« Nous ? »
Je n'entends pas par là un « choc des civilisations », ni un conflit entre Occident et Orient, ou entre chrétienté et islam.
S'il y a bien une guerre du XXIe siècle, c'est celle qui oppose tous les citoyens d'Europe, du Moyen-Orient, d'Asie et d'Afrique aspirant (rêve lointain pour beaucoup d'entre eux) à vivre en paix dans des États de droit, aux prétendus « fous de Dieu », qui sont surtout fous de violence, de pouvoir, et de volonté de contrôle absolu sur le corps et la vie des femmes.
N'oublions pas que leurs premières victimes sont les musulmans eux-mêmes.
La vraie ligne de front n'oppose pas les pays, les nationalités ou les religions.
Elle sépare tout simplement l'aspiration à la liberté et à la justice, d'un côté, et la barbarie, de l'autre.
La France, l'Europe et l'Amérique ont des intérêts et des ambitions qui les mettent en rivalité. Mais cela ne peut oblitérer les nouvelles menaces.
C'est ensemble, en alliées, que les démocraties doivent exercer leurs responsabilités face au conflit israélo-palestinien (aggravé par les « bavures » israéliennes, mais que les islamistes voudraient transformer en guerre de religion), face aux manoeuvres du Hezbollah et du régime syrien, aux ambitions de l'Iran, qui menace Israël d'anéantissement et cherche à se doter de l'arme nucléaire (ce qui terrifie aussi les voisins arabes), à la déstabilisation générale du monde musulman, qui pourrait faire succéder des tyrannies islamistes à de vieilles dictatures corrompues...
La liste des défis communs est longue.
C'est aussi ensemble, en alliés, que France, Europe et États-Unis devraient réagir aux dérives de Vladimir Poutine, à la prolifération nucléaire en Asie, aux carnages en Afrique, aux épidémies, aux dangers du réchauffement climatique, etc.
Et c'est ensemble que les démocraties doivent accueillir les nouveaux dissidents, et notamment les intellectuels arabes et musulmans persécutés par ceux qui tuent au nom de leur foi.
Il y a, en Orient, des Soljenitsyne et des Sakharov qui réclament notre aide.
Nous vivons sur une planète trop petite et trop fragile pour que les démocraties se paient le luxe de se diviser entre elles.
Il n'y aura pas de protection ni de progrès du droit et de la justice sans un engagement américain, que l'on souhaite sage, fort et durable.
Pour en convaincre le prochain Congrès et le prochain président américain, il faudra une France et une Europe proclamant clairement leur fidélité aux valeurs communes et aux alliances, et montrant leur détermination à exercer leurs responsabilités.
Une France et une Europe qui inventent un nouvel atlantisme, éclairé, équilibré.
Le futur n'est pas dans une « hégémonie » américaine, qui relève surtout du fantasme, mais bien dans le partage de tâches et dans un front commun de tous les démocrates.
* Politologue, historienne, N. Bacharan est l'auteur de « Faut-il avoir peur de l'Amérique ? » (Seuil) et de « Américains, Arabes : l'affrontement », en collaboration avec Antoine Sfeir (Seuil).
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