Mercredi 22 novembre 2006
Par Michaël Béhé à Beyrouth- Metula News Agency
International

Parler du danger de guerre civile au Liban, en temps normal, c’est relater une maladie endémique, un mal avec lequel on est bien obligé d’apprendre à vivre, un peu comme le Sida en Afrique. Ces jours, toutefois, c’est un euphémisme, car, au-delà du risque d’effusion de sang – de guerre – il y a la volonté affichée de l’Axe du mal de s’emparer de notre petit pays trop faible pour ne pas être le premier à s’enrhumer dès les signes avant-coureurs des grandes épidémies politiques mondiales.
 
Cela faisait plusieurs semaines que la rumeur couvait, maintenant c’est un fait : le Hezbollah entend prendre Beyrouth de n’importe quelle manière, avec une préférence pour la démocratique si cela est possible. Prendre Beyrouth pour assurer à ses commanditaires de Damas et Téhéran la passerelle stratégique dont ils rêvent, à l’est du bassin méditerranéen, face à Israël, mais surtout à un jet de missile de l’Europe. Prendre Beyrouth, vite, pour s’assurer que la décision attendue ce soir à l’ONU, de traduire en justice les assassins de Rafic Hariri, ne puisse pas inquiéter les présidents Al-Assad et Lahoud.
 
Difficile, quoique pas impossible, d’expliquer à un non Libanais ce qui se passe ici. Pour nous c’est différent, question d’habitude, parce que nous connaissons les forces et les personnalités en présence et qu’ils font partie de notre famille, même si cette dernière est follement agitée. Tout Libanais sent par le ventre quand le vrai danger s’annonce, et aujourd’hui, nous nous tordons de douleur sous l’effet de crampes.
 
La faute à qui, cette situation ? La faute à l’appétit hégémoniste des chiites iraniens ainsi qu’à la faiblesse des Alaouites syriens et de certains chrétiens de chez nous, qui ont besoin de s’accrocher aux basques des ayatollahs pour survivre politiquement.
La faute aussi au morcellement du Liban en de trop nombreuses communautés, aux mœurs et aux intérêts divergents, qui sont autant d’atouts culturels et touristiques lorsque tout va bien, que de raisons de confrontation, quand les choses se gâtent.
Mais la faute surtout à la médiocrité et à la corruption de nos acteurs politiques et à l’exploitation invétérée qu’ont fait de cette faiblesse certaines grosses sociétés européennes et les chefs des Etats dans lesquels elles sont implantées, à la seule fin de s’enrichir facilement, sans la moindre considération pour notre avenir ni pour les besoins stratégiques nationaux réciproques.
 
Alors, dans un pays qui a dépensé des milliards de dollars pour se "reconstruire" et dans lequel rien ne fonctionne correctement, ni l’armée, ni l’alimentation électrique, pas plus que le téléphone, le populisme chiite et pan-musulman, qui se fait appeler panarabe par usurpation de titre, trouve évidemment un terreau idéal. Songez que chaque bébé qui naît ce mardi au Liban doit déjà 30 000 dollars à des créanciers étrangers !
 
Au royaume des aveugles le borgne est roi, dit-on ? On trouve ici l’illustration directe de cet adage. Hassan Nasrallah et ses dégénérés aux mains pleines de sang et de ruines libanais ont en effet la blancheur Omo lorsqu’on les compare avec le reste de nos politiciens. Lesquels ont échangé leurs rôles respectifs vis-à-vis de la Syrie, c’est dire, déjà, à quel point leur cursus est "respectable" !
Voyez le Druze, Walid Joumblatt, le plus farouche adversaire des Al-Assad, du Hezbollah et du président fantoche Emile Lahoud : voici quelques années seulement, il était l’allié principal de Damas au Liban. Allié au point d’envoyer ses combattants, presque à visage découvert, participer à ses coups de boutoirs militaires à répétition qui amenèrent à la chute de Beyrouth et à la perte de notre indépendance.
Et Samir Geagea ? Le chef des Forces Libanaises (FL), qui participèrent elles aussi à la prise du palais présidentiel de Baabda pour Hafez Al-Assad. Geagea, qui ne jure que par la Vierge Marie et qui n’hésita pas à bombarder la Beyrouth chrétienne à coups d’obus d’artillerie pour aider l’envahisseur.
Et Saad Hariri, le sunnite, qui se veut le fer de lance de l’anti-syrianisme mais dont la famille a fondé le plus clair de ses milliards sous l’occupation. Qui doit sa richesse au parrain Hafez et à l’ordre de terreur criminelle, imposé par ses Moukhabarat, les agents de son renseignement, et à leurs méthodes gestapistes. Saad Hariri, dont le père Rafic, avant d’être abattu par son protecteur damascène, pour avoir rompu l’omerta, lui construisit, gratuitement – en fait, avec une petite partie de l’argent qu’il volait à ses compatriotes – les palais merveilleux dans lesquels la junte alaouite continue de faire ripaille.
 
Face à tous ces transfuges : le roc ! L’espoir, l’incorruptible, celui qui avait défendu le Liban, avec quelques vieux chars américains et d’héroïques jeunes gens - dont les officiers ont été exécutés le jour même de l’entrée des Syriens dans notre capitale - contre leurs hordes de blindés soviétiques. Celui qui s’était opposé à toute la racaille corrompue dont j’ai parlé dans le paragraphe précédent, sans jamais trahir la loi républicaine ni verser dans les comportements indignes. Celui en qui, lorsqu’il était exilé à Paris et qu’on on ne supportait plus le poids de la souillure quotidienne de la soldatesque alaouite, on plaçait nos derniers espoirs de liberté, sans vraiment croire qu’on la recouvrerait un jour.
Eh bien cet homme, le général Michel Aoun, est passé à l’ennemi. Il se lève désormais, lorsque les supplétifs syriens du Hezbollah paradent devant lui dans les rues de Beyrouth en faisait le salut nazi. Ces jours-ci, Aoun prépare une contribution "d’au moins 70 000 personnes" qui doivent participer aux manifestations prosyriennes destinées à abattre le gouvernement Siniora.
 
Certes, les convertis à l’anti-assadisme auraient dû lui tendre les bras lorsqu’il est revenu d’exil et l’installer à Baabda à la place du pantin de Damas. Mais ils craignaient de voir le pays dirigé à nouveau par un homme fort et intègre ; ils craignaient surtout qu’Aoun ne mette fin à leurs juteux trafics.
Paris - parce que Chirac en avait reçu l’ordre de Rafic Hariri afin de ne pas déplaire aux Al-Assad – avait tourné le dos au Général, alors qu’il demeurait pourtant à deux pas du parc Monceau. Aucun officiel français ne l’avait jamais rencontré, et lorsqu’il le croisa dans l’appartement parisien de la veuve Hariri, au lendemain de l’assassinat de son époux, le président français ne reconnut pas Michel Aoun.
Washington non plus, mais pour de toutes autres raisons, n’apporta pas – au moment opportun – son soutien à Aoun. Parce qu’il ne sut pas les persuader ? Parce que sa façon de penser est par trop non-américaine ? Ou, plus simplement, parce que l’Administration US est peuplée des cornichons nombrilistes que décrit Laurent Murawiec au fil de ses articles ?
 
Toujours est-il que le Général a rapidement compris, après son retour d’exil, que pour se frayer le chemin de la présidence, il ne pourrait compter que sur lui… et sur les chiites. Car Aoun sait compter : les chiites, ce sont 40% des électeurs libanais et au moins 30% d’entre eux sont acquis à l’extrémisme suicidaire de Nasrallah.
Parmi les chrétiens, l’ex-défenseur du Liban croit pouvoir recueillir 20% de soutien. Voilà, vous avez déjà compris, perspicaces lecteurs, que le pouvoir de Siniora, et partant, le maintien du Liban dans le camp occidental, ne tient qu’à un fil. Le pays est à nouveau divisé, presque en quantités égales, entre les pro et les anti-syro-iraniens.
 
Quant à Aoun, quelqu’un aurait dû le prévenir que tout n’était pas de la mathématique en politique, et que lorsque l’on vend son âme à Diable, il ne vous la rend pas, c’est une cession, pas une location… Il croit et il professe que s’il s’installe à la présidence, c’est lui qui dictera les orientations du pays, mais il rêve. L’ambition lui monte à la tête. Les leçons de son histoire ne lui ont pas servi, car s’il se montre trop "président", les Syriens le feront éliminer sans le début d’un scrupule, comme ils ont assassiné tous ceux qui les gênaient dans mon pays des cèdres, du petit fonctionnaire récalcitrant à l’éditorialiste courageux, en passant par les hommes politiques qui voulaient prendre leurs distances.
 
Comment cela va-t-il se passer dans les faits ? Certes, les soldats de l’ONU sont déployés dans une mince bande de territoire, le long de la frontière israélienne, mais l’alliance Hezb-CPL (Courant Patriotique Libre – Aoun -) si elle obtient la majorité, dans la rue ou dans les urnes, commandera l’armée libanaise co-déployée aux côtés des casques bleus. Pour Damas, Téhéran et Nasrallah, ce serait la consécration ultime, la métamorphose d’une présence armée, parasite et rebelle, en licéité parfaite. Pour Jérusalem, l’Europe et l’Amérique ce serait un problème sans nom…
 
Pauvres soldats de l’ONU, ils ne savent plus de quel côté tourner la tête ! Hier, Alliot-Marie les poussait à chercher des frictions avec Tsahal et aujourd’hui, Chirac envoie son autre lumière scintillante, le ministre des Affaires Etrangères Philippe Douste-Blazy, affirmer sur LCI que "la Syrie et l’Iran, on le sait très bien, poussent aujourd’hui à la déstabilisation du gouvernement de Fouad Siniora" et qu’il ne "considère pas qu’il y a une guerre entre Israël et le Liban".
Par contre, cet artiste, qui ignore au demeurant que la Grande-Bretagne n’a pas subi l’occupation nazie lors de la Seconde Guerre mondiale "considère qu’il y a la Syrie, l’Iran, le Hezbollah, qui essayent de déstabiliser le Liban, qui est notre ami".
 
Toutes ces considérations marquent cependant un tournant indéniable dans l’orientation désarticulée de l’Elysée : jusqu’à présent, il suffisait uniquement de caresser le Hezbollah dans le sens du poil afin qu’il ne refasse pas le coup du Drakkar, qu’il n’assassine pas, une nouvelle fois, des dizaines de membres du contingent tricolore. Aujourd’hui, dans la même équation, Paris a dû intégrer d’autres paramètres par la force des choses :
 
  1. Le Hezbollah au pouvoir à Beyrouth et les troupes du général Pellegrini auraient à faire l’expérience d’un côtoiement impossible avec les supplétifs totalement "légitimés" du pire ennemi de Chirac, Béchar Al-Assad. Mais cela, ce n’est pas le plus grave, ne s’agissant que d’un désagrément de genre tactique.
 
  1. Assad et Lahoud éviteraient l’exercice douloureux de passer devant le tribunal de justice international dont on pourrait annoncer la création, ce mardi à Manhattan. Désagréable pour les Occidentaux et presque fatal pour le Courant du 14 mars (les antisyriens).
 
  1. Beaucoup plus fâcheuse est l’implication stratégique d’une telle et encore hypothétique défaite : le Liban deviendrait la tête de pont de l’Iran face à l’Europe ; ses missiles, déjà capables de parcourir 2 000 kilomètres, seraient inévitablement installés sur notre sol. Nous deviendrions le point G de tous les dangers. Régionalement, la base principale du plan d’éradication d’Israël beuglé par Ahmadinejad et celle de la déstabilisation des nations arabes sunnites, qui suivent les derniers développements en pleine panique. Mais personne ne s’y trompe, à part les Parenthésistes français, complètement dépassés : l’appétit de la République Islamique d’Iran est sans frein, l’influence au Moyen-Orient n’est pour elle qu’une étape mineure quoique obligée – il suffit de bien mesurer la dimension de son effort nucléaire pour s’en convaincre - .
Israël, pour les Mahdistes n’est que le rocher qui bloque le passage, pas l’objectif. Leur objectif, c’est la Djihad planétaire, et leur première étape consiste à créer un équilibre des menaces. Le Liban d’abord, la Palestine hamassisée ensuite, ce serait suffisant pour atteindre ce premier stade.
Ici, ce n’est pas le nombre des missiles non conventionnels qui établissent l’équilibre de la terreur, ni leur quantité, pas plus que leur précision ou leur capacité destructrice, mais le simple fait de leur installation et qu’ils soient pointés, par des illuminés, sur Paris, Rome et Genève.
 
Demain, ici, c’est la fête de l’Indépendance. Nasrallah a appelé ses partisans à se "tenir prêts pour manifester afin d’obtenir la chute du gouvernement de Fouad Siniora".
Il leur a dit que cette manifestation pouvait durer deux jours ou deux semaines, mais qu’elle se terminera par une "nouvelle victoire".
Le problème, c’est que ses partisans sont fanatisés et disciplinés et qu’ils se fichent comme de l’an quarante du risque de détruire cet hologramme de plus en plus transparent qu’est pour eux mon pays.
Face à eux les ripoux. Derrière les ripoux, des alliés de fait, désabusés et refroidis, les Israéliens et les Américains, et un vieillard sénile, en Europe, qui dirige les intérêts internationaux de son pays par des volte-face décidées par des empathies, des haines et des préoccupations personnelles plutôt que par l’analyse stratégique de la situation.
 
La décision se fera toutefois dans la rue et sur le terrain. L’Europe anesthésiée, à laquelle on n’a pas expliqué que sa sérénité sécuritaire pour les prochaines décennies à venir se jouera ici, dans ce minuscule Etat, durant le mois à venir, n’y verra que du feu.
Et elle est mal partie, l’insouciante ou inconsciente Europe : hier, la FINUL a annoncé qu’elle avait saisi  14 Katiouchas. Il n’en reste donc plus que 19 986.
par Ofek publié dans : Liban - Hezbollah
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