Vendredi 1 décembre 2006
Par Raphaël Lellouche  -  Metula News Agency - Extremecentre.org
 
 
On savait les faiblesses personnelles de Jacques Chirac pour les dictateurs de par le monde, dans lesquels le président français semble périodiquement avoir vu autant de réincarnations anamorphosiques du Général, sans doute parce que ces dictateurs (Saddam, Arafat, etc.) affectionnaient, de façon caractéristique, à la manière de De Gaulle (qui, lui, ne s’y tenait toutefois pas de manière constante et systématique), le port du costume militaire, arboré dans l’exercice quotidien, et ultra personnalisé, du pouvoir comme dans les cérémonies d’apparat. Si Jacques Chirac ne s’affiche cependant pas en tenue de colonel, il reste du moins la Marie pour donner le change en paradant [1] dans des tailleurs stricts et galonnés, à la coupe quasi-militaire… (Gabrielle Chanel, qui n’était pas spécialement gaulliste, doit se retourner dans sa tombe couturière).
 
On connaissait également, à côté de cela, les libres variations de certains « penseurs » attitrés du Quai d’Orsay — exemple Hubert Védrine — sur le thème du « dialogue » des cultures, compris comme devant partir d’une nouvelle humilité de l’Occident devant la « diversité » des cultures du monde.
Cette diversité dont Chirac est précisément si friand qu’il nous a gratifié de l’idoine Musée du Quai Branly, qui implique de ne jouer que sur une action internationale appuyée sur le soft power, soit à base de pressions diplomatiques, d’insidieuses campagnes médiatiques, et d’activisme affairé pour manipuler l’Assemblée des Nations Unies (comme l’a montré le récent procéduralisme obsessif français pour condamner Israël après la bavure de Beit Hanoun).
 
Bref, le style de la politique étrangère française à l’ère chiraquienne nous apparaissait jusque là une combinaison de deux aspects fondamentaux :
 
Ø         un comportement semi-voyou, par le soutien aux dictateurs — en réalité au service de marchands de trains, d’armes, d’avions qui ne volent pas, et surtout de groupes pétroliers aux ambitions « totales » made in France,
 
Ø         une doctrine-monde relativiste et multilatéraliste qui, jusqu’ici, n’a réussi qu’à faire la joie des amateurs d’art « premier ». Cette doctrine venant cacher le comportement ci-dessus, en l’habillant des couleurs chatoyantes d’une « culture » sur papier glacé, qui dissimule mal son vieux fond colonial revisité.
 
Cynique soutien mercantile aux dictatures et relativisme culturel, voilà donc les deux mamelles de cette politique étrangère dont la France chiraquienne se targue si haut.
On pouvait jusqu’ici les inférer — par induction baconienne — de la pratique française.
Mais hormis quelques délires au sujet d’un « gaullisme transcendantal », il manquait jusqu’ici l’exposé en clairs termes doctrinaux de cette hideuse pratique, dont — presque tous partis confondus — la France inexplicablement semble si fière.
 
Eh bien ! voilà qui est fait aujourd’hui avec la [Tribune] publiée par le président Jacques Chirac à l’occasion du sommet de l’OTAN à Riga. Cette Tribune est parue dans trente-six pays, pour la plupart européens, dont à noter la Russie et la Turquie (génocidaire refoulée), et sans oublier le Luxembourg et la Macédoine, mais également le Canada — francophonie oblige.
Dans cette Tribune, Chirac affiche pour la première fois, me semble-t-il, les principes stratégiques qui inspirent sa politique étrangère.
 
Le sommet de Riga, qui s’est tenue ces 28 et 29 novembre, a pour vocation de redéfinir le rôle et la portée de l’OTAN en cette période de tournant et de bilan critique de la guerre anti-talibans et de la reconstruction d’un État de droit en Afghanistan.
Le discours de Chirac constitue une déclaration sur la ligne de la France, qui demande cependant un petit travail de déchiffrement.
 
S’il commence par réaffirmer l’engagement français dans l’Alliance atlantique, il prend toutefois soin de reconfigurer la nature et le rôle de celle-ci, en la délimitant au plan strictement militaire.
C’est dans ce but qu’il ne cesse d’insister sur la nécessité d’ « adapter » l’Alliance aux « nouvelles réalités ». Quelles sont ces nouvelles réalités ? Un monde apaisé ou un monde menaçant ?
Chirac nous plonge d’emblée dans une définition contradictoire de ces réalités.
 
D’un côté, en effet, « la menace de guerre générale en Europe a disparu » — ce pourquoi une force militaire européenne, d’après lui, peut enfin s’émanciper de la tutelle américaine — .
Mais de l’autre, il constate que nous vivons une époque qui, si pleine de promesses qu’elle soit, ne doit pourtant pas laisser l’illusion de la paix définitive, et c’est pourquoi il n’est guère question de désarmer :« Ce serait à mon sens une grave erreur », précise Chirac. « Baisser la garde, ce serait oublier les menaces que constituent le terrorisme, des nationalismes agressifs et la volonté de certains Etats de mener des politiques de puissance en violation de leurs engagements internationaux ».
Les nationalismes agressifs ? On ne voit guère à qui il fait allusion… Aux violeurs d’espaces aériens peut-être ?
Quant aux États aux ambitions de puissance violant leurs engagements internationaux — et non forces de stabilisation —, on ne voit que trop bien l’allusion à l’Iran nucléarisé.
Ce sont ces menaces persistantes qui justifient, toujours selon lui, l’existence de l’Alliance atlantique.
Mais alors pourquoi et que signifie la « réadaptation » de cette Alliance ?
 
Les paroles de Chirac ont toujours le glissant de l’anguille. C’est que, pour lui, il faut limiter strictement l’Alliance avec les Etats-Unis à la seule coopération militaire sur des « opérations » étroitement circonscrites, tandis que la décision politique concernant les engagements militaires ne doit plus du tout dépendre de l’atlantisme, c’est-à-dire de l’axe euro-américain compris comme alliance politique globale.
La politique française est ainsi retirée du champ de l’alliance politique des démocraties entre l’Europe et les Etats-Unis, pour être placée sous la seule autorité des Nations Unies, où l’on sait que l’idée d’alliance des démocraties tend à se diluer dans des recombinaisons de nature différente.
 
Ainsi, Chirac ne manque-t-il pas de préciser, à l’occasion de l’engagement français en Afghanistan, sa vision d’une vocation réadaptée de l’OTAN : « recentrer l’Alliance sur la conduite des opérations militaires».
Il réduit donc l’OTAN à un rôle strictement militaire, tandis qu’il retire à l’alliance des Etats qui la composent tout sens politique universel.
Pour Chirac, ce n’est donc plus l’axe atlantique sous direction américaine qui est doté de signification politico-universelle.
Par contre, cette signification, il souligne sans ambiguïté à qui elle doit revenir à ses yeux : « Les Nations Unies doivent rester le seul forum politique à vocation universelle ».
On comprend ainsi la contradiction apparente des propos d’introduction de Chirac, à savoir la nécessité de renforcer le potentiel militaire de la France [en Europe] au moment même où l’on déclare que la menace de guerre sur l’Europe a disparu. C’est que les menaces sur l’équilibre mondial s’aggravent.
À ne pas confondre avec le recul et l’affaiblissement des démocraties dans le monde face à la montée des puissances tyranniques et obscurantistes. Aussi est-il clair que la puissance militaire européenne ne vise plus, selon Chirac, la défense de l’Europe qui n’est plus menacée, mais bien la « prise de responsabilité » de celle-ci dans les affaires du monde, et cela signifie, comme il y insiste, « un engagement qui ira croissant ».
 
Autrement dit, l’ambition chiraquienne est-elle bien de jouer — de faire jouer à une Europe politico-militaire — un rôle réévalué dans la Weltpolitik.
Remarquons, en passant, que Chirac n’a cure du fait que les Français aient déjà dit « non » à cette politique par référendum : qui parle, en France, d’une discussion démocratique de la stratégie internationale ?
Or quels sont les secteurs que la France— armée de manière « croissante » — s’arroge en « complémentarité » avec les « amis » américains ? Chirac le déclare très explicitement : ce sera « là où l’Europe est la mieux placée pour intervenir, pour des raisons géographiques, historiques ou par la nature de l’intervention ». Là, où ?
 
Prenons bien garde de comprendre ce que déclare ici Chirac.
Face aux Etats-Unis, et à côté d’une Alliance atlantique vidée de sa substance politique pour être réduite à sa pure fonction militaire, il réclame rien moins qu’une zone d’influence dans laquelle le droit d’intervention franco-européen sera déterminant.
La France ­— respectivement l’Europe — prétend ainsi se transformer en l’instrument d’intervention militaire privilégié d’une « communauté internationale » incarnée par l’ONU — seul forum politique à vocation universelle, ainsi qu’il définit d’une formule polémique l’organisation internationale ;ONU où l’on sait quel jeu diplomatique joue la France, intime alliée, en cette instance, de la Ligue Arabe.
 
Et en effet, cette « zone d’intervention militaire » privilégiée, revendiquée par Chirac, sur quels pôles est-elle centrée ?
Écoutons-le évoquer ces proximités historiques et géographiques : « Ainsi revient-il à l’Union européenne de jouer un rôle directeur dans les Balkans occidentaux [2]— voilà pour la géographie — … Au Liban enfin — c’est la part de l’Histoire… —, ce sont les Européens qui constituent, à la demande de la communauté internationale toute entière, l’ossature de la nouvelle FINUL… ».
Les Balkans et le Liban chasses gardées de la France ! Vous avez bien lu.
 
L’engagement réaffirmé à Riga de la France dans l’OTAN est donc assorti et comme conditionné par une déclaration d’indépendance stratégique des forces militaires européennes « croissantes », lesquelles, désormais, ne se fonderaient plus sur une alliance atlantique étrécie et répudiée quant à sa validité politique, mais se rangeraient à l’autorité nouvelle d’un forum universel où règnent d’autres équilibres politiques…
Comme dit Chirac : « Les Européens se sont trop longtemps reposés sur leurs alliés américains ». C’est pourquoi, pour parfaire cette « évolution », le président français exige-t-il un rééquilibrage qui doit conditionner institutionnellement la réaffirmation de l’engagement européen dans l’OTAN.
 
Il demande à cet égard que les membres de l’Union Européenne disposent, au sein de l’ONU, d’une « concertation spécifique » qui accroîtrait son poids collectif dans l’enceinte internationale, et rendrait possible la densification du dialogue politique et stratégique entre les Etats-Unis et l’Union Européenne.
En échange d’une présence continuée dans l’OTAN, Chirac exige donc le renforcement de l’ONU et de la place de l’Europe à l’ONU. La signification réelle de ces exigences de Chirac à Riga, le commentateur du journal Le Monde a bien vu qu’elle s’opposait de manière franche à la stratégie américaine qui repose sur l’idée d’alliance globale des démocraties unies dans la lutte anti-terroriste.
Dans la stratégie internationale de Chirac, par contre, et bien qu’il prétende dans sa Tribune « se réjouir de l’adoption d’une directive politique globale » par l’Alliance, la notion de démocratie n’a cependant aucune pertinence.
On n’y fait pas acception de la notion de régime, qui paraît ne pas être un concept de la philosophie politique chiraquienne. Il est d’ailleurs significatif que lorsqu’il évoque la mission de l’OTAN en Afghanistan, Chirac — tout comme la Russie de Poutine — ne parle jamais de reconstruction et de consolidation d’un Etat de droit, mais tout au plus de « paix et sécurité internationales » fondées sur « l’équilibre » tel qu’établi par l’ONU.
 
Si la distinction que nous avons ici esquissée des tâches entre la stricte alliance militaire que représenterait une OTAN, contrebalancée par l’investissement des forces militaires croissantes de l’Europe au seul service de l’ONU, d’une part, et si d’autre part la répartition des zones géographiques d’intervention militaire entre ces deux puissances était entérinée, où le Moyen-Orient dans la région libanaise reviendrait à une FINUL francisée dans son ossature, alors il me semble qu’Israël — qui a inconsidérément laissé ce cheval de Troie prendre pied au sud Liban — a beaucoup d’inquiétudes à se faire.
Les fantasmes de viol de Michèle Alliot-Marie ne sont que les prodromes d’un avenir peu rassurant.
 
[1] À propos des récentes « visions » de Michèle Alliot-Marie sur des supposés F15 israéliens agressant des positions des contingents français de la FINUL au sud Liban, dont Stéphane Juffa (Paris brûle-t-il ?) et Jean Tsadik (Paris brûle !) ont déjà abondamment parlé dans ces pages, il me semble qu’une hypothèse a été oubliée.
Attentif à la singularité du langage utilisé dans la description si vivante de la Ministre (pardon : « du » Ministre), on est en droit de se poser des questions.
Dommage qu’il n’y ait plus de psychanalyste à la Ména. Car qui ne voit que ce vocabulaire, plutôt que militaire, semble se rattacher à l’évocation d’un fantasme sexuel : ces « chasseurs » qui descendent « en piqué », et se mettent « en posture » de combat pour « délivrer » leur « charge », et se « redresser » in extremis sans décharger…
C’est… un coït interrompu !
La (pardon « le ») Ministre français(e), à l’imagination fertile (faute d’une autre — fertilité, veux-je dire —, cette Michèle dont le nom Marie est celui de son ex-mari qui s’est trouvé bien marri avec elle, si l’on en croit l’hilarante biographie de Raphaëlle Bacqué dans Le Monde), a oublié de préciser si les F15 qu’il —elle— a vus étaient circoncis, lors de ce « viol » caractérisé de la France — pardon : de l’espace aérien libanais — par l’Etat juif…
 

[2] Notons bien qu’il prend garde de préciser qu’il s’agit des Balkans occidentaux.

par Ofek publié dans : Politique Arabe de la France
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