Mercredi 13 décembre 2006
Schlomoh Brodowicz  - LibertyVox
 
 
Pinochet
 
Oui, Pinochet est mort et les bien-pensants s’en félicitent. Schlomoh Brodowicz entend bien rafraîchir leur mémoire à l'aune de leur indignation sélective.
 
Pinochet est mort. Champagne pour les boursicoteurs de l’humanisme !
 
Avec la verve corrosive qui fit sa réputation, Sacha Guitry écrivait dans Les mémoires d’un tricheur: «Celui qui n’a pas vu onze cadavres n’a pas une idée du nombre de cadavres que cela fait». C’est assez dire que tous ceux que la providence a dotés d’une once d’humanité ne sortiront pas leur mouchoir à l’annonce de la mort d’un dictateur qui, après avoir assassiné un président élu démocratiquement, lors un putsch sanguinaire et fait régner la terreur sur tous ceux qui faisaient mine de porter à gauche, a fait assassiner quelque 3000 opposants par ses escadrons de la mort.
 
On peut gager que l’église St Nicolas du Chardonnet, ne faillera pas au pieux devoir de lui consacrer une messe, comme ce fut le cas pour Léon Degrelle, Maurice Bardèche et quelques autres éminences de la pensée blafarde.
On aurait cependant tort de prendre ces allumés de l’Occident carnassier et de la messe en latin pour des spécimens.
 
Car si les indécrottables adeptes de convictions politiques à vocations foncièrement humanistes – puisqu’elles sont de gauche, enfin quoi ! – ne manqueront pas de sabler le champagne à l’annonce de la disparition d’un ennemi de l’humanité, comme ils le firent jadis pour Franco, Salazar, Papadopoulos et quelques autres du même acabit, ce n’est pas un luxe coupable d’établir ici que leur bonne conscience politique, blanchie régulièrement avec une lessive dont le brevet est décidément à saisir, est en réalité plus noire qu’un essaim d’ayatollahs dans une mine de charbon, pendant une panne de l’EDF.
 
Pendant que dans les salles obscures on pleurait – il y avait de quoi – en regardant Il pleut sur Santiago et que les gavés du baby-boom hurlaient US go home ! Un certain Pol Pot, qui avait fait ses études dans les universités de la patrie des Droits de l’homme où le PCF lui avait enseigné quelques rudiments d’humanisme, entreprenait l’extermination méthodique d’un pays entier, en commençant pas ses intellectuels, et en détruisant tous les symboles (banques, temples, églises, écoles, universités et cellules familiales) de ce qui avait contribué au développement du pays. Un centre de torture, le sinistre S-21, était implanté à Phnom Penh pour prendre en charge les prisonniers politiques.
Sur les 20 000 internés, il y eut sept survivants. Selon l’expression de De Gaulle à propos du camp de Ravensbrück : « certains s’y sont probablement tellement plus qu’il y sont restés ».
Le sinistre Pinochet faisait déjà pâle figure à côté des performances du Kampuchéa… Démocratique, bien sûr (et quoi d’autre ?!)
 
Mais 20 000 cadavres n’étaient qu’une entrée. C’est en tout 1 500 000 personnes que Pol Pot et ses Khmers rouges assassinèrent par le travail forcé, la famine, les purges, et les maladies.
Personne, pas un juge, pas un tribunal, pas même le très vénéré Tribunal Bertrand Russel, lequel ne s’occupait que des criminels d’extrême droite (c'est-à-dire les vrais criminels), ne songea un instant à faire inculper Pol Pot, lequel après avoir été chassé par les Viets, coula des jours tranquilles dans une luxueuse villa Thaïlandaise en se livrant au trafic de bois et de pierres précieuses. Malgré les efforts déployés par les USA pour le capturer, afin de le traduire en justice, Pol Pot mourut de sa belle mort, même s’il subsiste quelques mystères sur les conditions de celle-ci.
 
Où était le grand Sartre pendant cette boucherie? C’est que, chers lecteurs, ne pas désespérer Billancourt, ça occupe !
 
 
Fosse commune au Cambodge
 
Mais Pol Pot avait un maître dont les leçons n’avaient pas été perdues. Car c’est en Chine auprès de Mao Zedong que le fondateur des Khmers rouges trouva – assez paradoxalement tout de même – son chemin de Damas.
Comment en effet ne pas avoir été inspiré par l’hécatombe issue de la Grande famine organisée par le Grand Timonier au cours des années 58-61. Une industrialisation forcenée, la collectivisation radicale des terres et des méthodes d'agriculture charlatanesques firent entre 30 et 50 millions de victimes.
Pour la petite histoire, cette période s’est appelée le Grand Bond en avant…
Pour référence, lire La grande famine de Mao : 30 à 50 millions de morts par Jasper Becker (Ed. Dagorno) traduit de Hungry Ghosts.
Pinochet nous fait déjà pitié mais le « bond en avant » ne s’est pas arrêté là.
 
Dès le milieu des années soixante, le Grand Timonier qui désire rallier la jeunesse envoie 50 000 jeunes Gardes rouges armés du « Petit livre rouge » à l’assaut des « révisionnistes ». Tortures, autocritiques, humiliations et exécutions publiques.
Leur grand slogan : « On a raison de se révolter ». Pierre Dac faisait mieux avec son « Pour tout ce qui est contre et contre tout ce qui est pour », mais lui au moins n’a fait qu’un million de morts… de rire. Mao lui, ne plaisantait pas avec l’humour.
Et pendant ce temps, Serge July inspiré par une Chine en pleine rédemption des âmes, créait Libération. Il est vrai qu’à l’époque, il n’avait pas encore fait connaissance avec Édouard de Rothschild…
 
Mais Mao lui-même avait déjà un maître.
J’ai cité le « Petit père des peuples » dont le bilan, jamais égalé, ne peut faire que des envieux parmi les « humanistes » à la conscience immaculée.
Joseph Staline, soi-même, organise en 1932-33, la « dékoulakisation » en Ukraine laquelle se solde par ce qu’on appelle en ukrainien l’ « Holomodor » ou l’extermination par la faim. Bilan : les chiffres sont l’objet de controverses parmi les historiens, mais 6 000 000 paraît assez probable.
Et si après son voyage en URSS, André Gide crut bon de revoir sa copie, d’autres, même après les infâmes procès et autres purges staliniennes de 1938, maintinrent une foi en Staline qui, avouons-le, force l’admiration.
 
 
Staline et Mao
 
Ainsi Paul Eluard, à l’époque de Liberté j’écris ton nom, écrivait ces vers (restez bien assis) :
 
Et Staline pour nous est présent pour demain
Et Staline dissipe aujourd'hui le malheur
La confiance est le fruit de son cerveau d'amour
La grappe raisonnable tant elle est parfaite
 
Et le Goulag n’en était qu’à ses débuts… (Qu’eut-il écrit de Pinochet ?)
 
Quant à Sartre, qui l’avait mauvaise des faux procès faits par les bourgeois au Parti Communiste, il écrivait en 1963 : « Tout anticommuniste est un chien ».
De là est peut-être née la vocation de Brigitte Bardot ; parce que ça faisait du monde…
 
Mais comme l’a admirablement chanté Jean Ferrat : Le sang sèche vite en entrant dans l’Histoire.
À cet égard justement, plût à Dieu qu’il eût définitivement séché et que les apôtres du « Plus jamais ça » eussent pris une leçon ferme et définitive lorsque les portes de l’épouvante se sont ouvertes devant leurs yeux hagards en 1945.
 
Pensez-vous !
Depuis des décennies, les horreurs se sont accumulées sous les regards impassibles des chancelleries, lesquelles auraient certes préféré qu’elles ne s’accumulent pas. La bonne pensée vaut un hommage certes.
Et les auteurs, intentionnels ou passifs, des hécatombes qui jalonnent l’histoire de l’après-Shoah, font ressembler Pinochet à un personnage de Walt Disney.
Parmi eux, d’éminentes personnalités lesquelles n’ont certes pas toujours commandité mais qui ont laissé faire parce que où irait-on ma bonne dame si on faisait de la politique en lisant la Bible tous les matins comme ce « bigot nazi » de George W. Bush ?
 
Ainsi, ce Charles de Gaulle qui descendait les Champs Élysées, ce 26 Août 1944, pendant que les cloches de Notre-Dame tintaient comme jamais auparavant et qui affirma le 4 juin 1958 « Français je vous ai compris ».
Quatre ans plus tard, la France abandonnait quinze mille Harkis, des Juifs, des Pieds-noirs, au FLN qui leur fit un sort sensiblement aussi enviable que celui infligé par Pinochet à ses opposants.
 
Auparavant déjà, Claude Bourdet, ancien membre du Conseil National de la Résistance, publiait le 13 janvier 1955, dans le Nouvel observateur, un article intitulé « Votre Gestapo d’Algérie », dans lequel étaient décrites avec force détails hallucinants, des supplices infligés à des Algériens (baignoire, empalement, j’en passe…).
À l’époque, le ministre de l’Intérieur n’était pas Ariel Sharon. C’était un socialiste nommé François Mitterrand, appelé à un grand avenir politique.
 
Auparavant encore, le 30 mars 1947 à Madagascar, à la suite d’une insurrection, 166 otages étaient enfermés dans des wagons plombés. Suite à une rumeur d’évasion, l’armée fit feu sur le train. Les 71 survivants furent enfermés et torturés.
Puis le général Casseville signa leur exécution. Un seul survécut pour raconter l’horreur. Là encore, la France n’était pas aux mains de la Milice de Joseph Darnand, mais des socialistes.
L’actuelle ministre française des Armées peut faire un caca nerveux pour moins que ça, dès lors qu’il s’agit des Israéliens.
 
Mais Pinochet est encore bien loin de certaines performances.
 
Du génocide du Biafra par exemple, qui fit un million de morts.
La sécession du Biafra – dont la population était catholique – fut alors largement encouragée par la France gaulliste. Puits de pétrole oblige.
Et il faut croire qu’à quelque chose malheur est bon, puisque Médecins sans Frontières est né dans le sillage de cette horreur…
 
Mention très honorable également au très marxiste-léniniste général Mengistu, aidé par l’Union soviétique et des conseillers cubains, et qui instaura de 1977 à 1991, un régime de terreur en Éthiopie, après avoir assassiné Haïlé Selassié.
C’est un véritable fleuve de sang qui coula dans ce pays au long de ces années.
Accusé officiellement de génocide (plus de 100 000 morts) il est actuellement réfugié au Zimbabwe dont le gangster en chef Robert Mugabe n’est pas près de le renvoyer.
 
Et puisqu’on en est à Mugabe, cet assassin que les Nations Unies ont fini par mettre au ban de l’humanité. Lui et le grand socialiste Laurent Désiré Kabila ont saigné à blanc l’Afrique des Grands lacs.
Un accord de $ 200 000 000, cautionné par les actifs détenus par Mugabe, les a liés pour perpétrer un génocide en règle sur les populations de réfugiés.
La Namibie, le Rwanda, l’Angola et la Lybie se sont joints à cette joyeuse orgie placée sous l’égide de « l'Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération du Congo ».
À la clé évidemment, des intérêts dans des exploitations minières et autres vanités de ce bas monde.
Pour l’International Rescue Committee (IRC), et Human Rights Watch (HRW) le nombre de Congolais morts entre 1998 et 2004 s’élève à 4 millions. À cela s’ajoute la dissémination à grande échelle du virus VIH suite à des viols dont le nombre pourrait quasiment s’écrire en virgule flottante.
 
Je m’en voudrais d’oublier le grand Charles Taylor qui a plongé le Libéria dans un chaos impensable et Foday Sankoh en Sierra Leone dont les enfants soldats ont amputé les bras de milliers de pauvres gens en leur proposant courtoisement auparavant : « Long sleeves or short sleeves ? » (« Manches longues ou manches courtes ? »).
 
Devant toutes ces horreurs, la presse occidentale – généralement si attentive à déceler les bruits de bottes de Tsahal – nous offrit alors un silence radio qui devrait faire date dans l’histoire de l’acoustique.
 
Et puis il y a notre ineffable Saddam Hussein.
Dictateur mégalomane et psychopathe à qui Jacques Chirac a vendu assez de matériel pour produire un Tchernobyl dont le nuage se serait déployé jusqu’à l’Élysée.
Mais en attendant ce feu d’artifice, Saddam ne perdit pas de temps. Grâce aux bons offices de Hassan Ali Al Majid, – dit « Ali le chimique » – comme chef du bureau des affaires du Nord, c’est-à-dire du Kurdistan, il procéda à la déportation et au gazage des Kurdes.
Pour prouver son efficacité, « Ali le chimique », dont les forces avaient été formées par la Stasi (la police politique de la RDA, laquelle possède la science des archives), fit filmer les massacres.
Lors du soulèvement Kurde en 1991, une partie de ces archives furent saisies et transmises au HRW (Human Right Watch) qui les déposa à l’université du Colorado. Elles sont en principe accessibles sur Internet.
Bilan de l’opération : 400 000 morts en 15 ans. (Source: Monde Diplomatique, Mars 1998).
 
Plus près de nous – géographiquement s’entend – il y a le sieur Poutine dont, si on en croit le « Monde », l’armée fait exploser les combattants tchétchènes par fagots. Entendre par là qu’elle attache quelques dizaines de prisonniers autour d’une charge explosive et boum !
 
Et puisque nous sommes en France, J’ai gardé le plus savoureux pour la fin.
L’histoire se passe le 2 février 1982 à Hama, en Syrie.
Après l’arrestation de plusieurs imams, la ville conduite par 150 officiers sunnites entre en rébellion.
Le président Hafez-el-Hassad fait assiéger la ville et la fait bombarder à l’artillerie lourde. Après 27 jours de siège, la ville est partiellement détruite et 25 000 victimes civiles sont à déplorer, enfin pas pour tout le monde comme on va le voir.
Et ce n’est pas fini, L’armée syrienne filtre les réfugiés et arrête des milliers de personnes pour les torturer et les exécuter.
En occident… R.A.S.
L’opinion publique n’en entendra jamais parler. (C’est pas comme Cana (38 victimes, ndlr) plus récemment au Liban…)
Le général Alexander Haig, secrétaire d’État de Ronald Reagan, se félicite de la « fermeté » d’Hafez el-Assad : « Ce type a compris comment il fallait s’y prendre avec les barbus », commente-t-il.
 
 
Chirac et Assad
 
Pour Mitterrand, socialiste en diable, l’affaire n’évoquera pas Oradour, contrairement à des propos bien équivoques qu’il prononcera quelques mois plus tard, lors d’une conférence de presse, à la suite de la guerre du Liban.
 
Et cela n’empêchera même pas Jacques Chirac d’aller faire ses hommages au protecteur d’Aloïs Brunner – dont la France a officiellement demandé l’extradition – après avoir fait son méprisable esclandre à Jérusalem.
 
En un mot, Pinochet était un fichu salaud, mais force est d’admettre que c’était un cancre.
par Ofek publié dans : Analyses géopolitiques internationales
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