Mercredi 27 décembre 2006
Claudine Piétri  - Liberty Vox
Le colonialisme, source de tous les maux du monde ?
Ce n’est pas l’avis de Claudine Piétri qui, loin de la repentance, nous dresse un tableau plus nuancé.
« Prétendre que les Français doivent faire acte de repentance pour expier la page coloniale de leur histoire et réduire les fractures de la société française relève du charlatanisme ou de l’aveuglement ». (1)
Il est aujourd’hui de bon ton et politiquement correct de charger la colonisation de tous les maux.
Le colonialisme est bien sûr une horreur intégrale que rien ne saurait excuser ni même nuancer. Cependant la colonisation ne saurait tout expliquer :
- Les émigrés ont-ils des problèmes d’intégration ?
- La colonisation !
- De nombreux jeunes appartenant à des minorités visibles commettent-ils des «incivilités » ?
- La colonisation !
- Les problèmes de racket et de drogue envahissent-ils les lycées ?
- La colonisation encore.
- Les prisons sont-elles peuplées à plus de 50% de gens venus d’ailleurs ?
- La colonisation, justement.
- Les banlieues brûlent-elles au moindre soupçon d’amadou ?
- La colonisation ! la colonisation ! la colonisation, vous dis-je !
J’ai toujours été, par principe, au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, contre la colonisation.
J’étais dans les années cinquante une jeune adolescente, d’une famille très modeste, j’avais lu des feuilletons sur la vie de rêve de fillettes de mon âge à Saigon, dans des magazines pour filles ; il s’agissait bien sûr d’enfants de colons ; instinctivement je me situais du côté des tireurs de pousse-pousse…
Plus tard j’ai participé à de nombreuses manifestations pour l’indépendance de l’Algérie. Et nous ne demandions pas la protection de la police lors de ces manifestations : la police nous l’avions en face de nous, elle était plus portée au matraquage qu’au dialogue avec les étudiants, quand elle chargeait, il fallait courir vite, très vite.
L’honnêteté intellectuelle voudrait que l’on distingue le présent du passé et que l’on se garde d’utiliser les critères d’aujourd’hui pour juger les événements d’hier.
Sans être spécialiste de la civilisation sumérienne, il est aisé de constater que cette fascinante civilisation mésopotamienne, à qui l’on doit l’invention de l’écriture, est apparue chez des peuples venus de régions plus au nord de la Mésopotamie.
Les Sumériens se sont donc installés dans les plaines du Tigre et de l’Euphrate, colonisant de facto les populations antérieures.
Selon les usages de l’histoire de l’humanité, cela n’a pas dû se faire dans la joie et la bonne humeur, nous possédons d’ailleurs des récits de combats sur certaines tablettes sumériennes.
Il y a donc bien eu colonisation, horreur absolue selon nos critères actuels.
Oserai -je poser la question qui dérange : Cette colonisation a-t-elle eu des « aspects positifs » ?
Pour ceux qui, les premiers, ont subi cette invasion, sans doute. Une guerre, de nouveaux maîtres, ne sont généralement pas vécus comme positifs.
Pour les descendants, c’est une autre histoire. Des villes florissantes et bien organisées ont été édifiées, les terres ont été remarquablement cultivées; à travers les milliers de tablettes retrouvées, et qui pour beaucoup d’entre elles, sont des inventaires, des contrats commerciaux, on suit la prospérité de cette région, prospérité qui ne peut aller sans de longues périodes de paix ; il faut donc bien conclure qu’en matière de développement humain, il y a eu in fine des « aspects positifs ».
Passons quelques siècles, et partons pour un autre lieu.
La haute Egypte fut longtemps disputée entre les pharaons et les princes de Nubie. Il va sans dire que les populations locales en faisaient quelque peu les frais.
Les pharaons ont fini par l’emporter, apportant et développant tout au long du Nil une civilisation raffinée et prospère, dont les vestiges aujourd’hui encore font l’admiration du monde entier.
Et si l’on a longtemps cru que les temples colossaux, les pyramides, etc... avaient été construits par de malheureux esclaves exploités, on sait maintenant, grâce en soit rendue à Champollion, que tous ces monuments ont été construits par des artisans - paysans, que l’on employait à la construction, en les payant, quand les crues du fleuve les mettaient au repos forcé dans leurs champs.
Peut-on appeler cela une colonisation ?
Qu’en eut-il été si les Nubiens (l’actuel Soudan) l’avaient emporté ? On ne refait pas l’histoire… Mais il me semble voir là une colonisation réussie.
On me dira sans doute que tous ces peuples étaient des peuples du Nil, donc des Egyptiens. Je répondrai d’abord, que le concept de nationalité, tel que nous le concevons aujourd’hui, ne voulait rien dire à l’époque ; ensuite, les peuplades du sud de l’Egypte étaient souvent plus proches physiquement et culturellement des Nubiens que des peuples du delta ; enfin ceux qui me feraient ce reproche sont souvent les mêmes qui parlent de la « colonisation » par la langue d’oïl, du sud de la France qui pratiquait la langue d’oc, ou de la Bretagne qui parlait Celte.
Aujourd’hui tout cela c’est la France. Alors colonisation ou pas colonisation ?
ROME ! « Rome, unique objet de mon ressentiment », eh oui ! nous avons, nous les Gaulois, été colonisés par Rome. Et quelle colonisation !
Il n’est que de relire la guerre des Gaules ! Pourtant Jules César s’y peint sans aucun doute à son avantage ; mais il n’empêche, les villes rebelles sont passées par le fil de l’épée, trente mille hommes, femmes et enfants, à Orléans ou à Dijon. Pas de clémence pour qui résiste à César.
Et les ressources des pays colonisés vont faire la gloire et la richesse de Rome.
La colonisation ne saurait être confondue avec le déferlement de hordes incultes et barbares. Attila n’est pas un colonisateur.
La colonisation n’est pas le pillage imbécile, la razzia aveugle. On organise, on développe, on importe et on exporte, on construit des routes pour les légions, certes, mais aussi pour le commerce qui prospère, des villes propres, des termes, des monuments, on dote les vieux légionnaires (pas nécessairement d’origine romaine, certains sont des « barbares ») de latifundiae, dont certaines vont devenir des exploitations agricoles modèles.
On crée des liens entre les diverses parties de l’empire, on fait circuler les idées et les élites (Vercingétorix a fait toutes ses études à Rome).
Quand Rome colonise Athènes ce n’est pas pour transformer le Parthénon en poudrière comme les Turcs au XIXe° siècle, mais pour imiter, s’inspirer, et s’imprégner de la civilisation Hellène, au point que ce démagogue de Juvénal s’indigne de la manie persistante des élites romaines à parler grec, à prendre des précepteurs grecs pour leurs enfants.
 
Ce sont les Grecs qui au V° siècle avant JC. ont inventé l’alignement des constructions dans les villes et ainsi inventé la rue et c’est au travers de la civilisation romaine qu’elle nous est parvenue, avec toutes les améliorations pour l’habitat qui en découlent (circulation plus fluide, meilleur écoulement des eaux usées, commerces et artisanat plus facilement visibles et accessibles...).
Rome c’est encore la construction d’amphithéâtres, donc la diffusion de la culture.
Bien sûr il faut pour cela apprendre le latin, et seule une élite peut y avoir accès, mais au cours des siècles cette élite grandit vite et puis on parle latin comme on peut, le tout est de comprendre et de se faire comprendre et tant pis si la tête devient testa (testa = bouilloire en argot militaire, notre bonne bouille d’aujourd’hui).
Les Romains sont de remarquables organisateurs, ils aiment l’ordre, la propreté, la symétrie, l’art, la poésie, l’éloquence, la stratégie, la logique. Ils vont apporter au tempérament celte, créatif mais brouillon, ce qui lui manque de rigueur et de méthode, dans la douleur parfois il est vrai, mais la colonisation romaine a été un formidable accélérateur de développement de la Gaule sous l’empire ; au point que lorsque Rome ne sera plus en mesure d’assurer la défense de son empire, la convoitise des peuples environnants pour ces régions riches, productives et bien organisées, sera telle qu’ils déferleront en masse de tous les points de l’horizon (Ostrogoths, Wisigoths, Vandales, Francs, Sarrasins).
Et le souvenir collectif que nous en avons gardé au travers des connotations de la langue n’est guère positif : traiter quelqu’un de Romain n’est pas une insulte en français (et le prénom Romain est même plutôt bien vu, alors que traiter quelqu’un de Vandale ou d’Ostrogoth ne peut pas être pris pour un compliment).
Enfin last but not least, notre merveilleuse langue française doit toute une partie de sa richesse à ses origines latines.
La colonisation romaine a-t-elle eu des aspects positifs ?
Personnellement, dix-sept siècles plus tard, avec tout le recul nécessaire je répondrais oui, cent fois oui.
Ajoutons qu’après la période noire du haut Moyen-Âge, son obscurantisme, si la Renaissance a pu voir le jour, c’est grâce aux moines qui avaient précieusement gardé dans leurs abbayes les vieux grimoires en latin, les précieux manuscrits anciens et en avaient même fait moult copies.
Ainsi, des siècles après la colonisation romaine, la civilisation antique nous revenait et fertilisait à nouveau notre réflexion, notre création.
En quelle occasion faisons nous montre de plus d’intelligence ?
En admirant quelque chose qui nous dépasse et en essayant de nous hisser à la même hauteur, ou bien en le détruisant, par dépit de ne pas l’avoir conçu nous-même ?
Il faut bien en venir à l’époque moderne.
L’Europe au 18ème et au 19ème siècle s’est lancée dans la colonisation à l’échelle planétaire.
Tout a commencé par les grandes explorations ; beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis la fin du Moyen-Âge. Les techniques ont évolué (la navigation a fait de remarquables progrès), les esprits aussi (la terre n’est plus une galette au bout de laquelle on a peur de tomber dans le vide, elle est devenue sphérique et on peut en faire le tour sans avoir la tête à l’envers !). Et c’est à qui trouvera de nouvelles routes, des régions inconnues et étranges, des îles désertes et paradisiaques, des produits précieux et étonnants.
 
Ceux qui sont allés à la découverte de ces contrées lointaines et fascinantes, aux mœurs déroutantes, reviennent auréolés de gloire, et parfois rapportent des trésors (or, argent, produits nouveaux, la pomme de terre, le tabac, le chocolat, etc...).
On commerce avec les indigènes, on implante des comptoirs ; certaines régions, selon les critères européens de l’époque, sont quasiment désertes, leurs ressources potentielles inexploitées ; pour nos pays où la vie est rude, où il faut arracher sa subsistance à la terre, certaines de ces contrées apparaissent comme des pays de cocagne.
Puisqu’il y a si peu d’occupants (toujours par rapport à nos civilisations urbaines et industrieuses) on agrandit les comptoirs, on accapare des terres, on en achète à des indigènes qui ne savaient même pas qu’elles étaient à eux puisqu’ils étaient nomades, on se bat, on échange nos maladies, on tue, un peu ou beaucoup, bref on colonise.
Et comme dans toute colonisation, on installe des colons.
Et puis on organise, on distribue des terres aux colons, on bâtit des ports, des routes, des bâtiments administratifs, des hôpitaux, des prisons, des écoles, des gares, toute une infrastructure se met en place qui est à la fois l’infrastructure de la colonisation mais aussi tout simplement celle qui nous est familière, grâce à laquelle notre propre civilisation fonctionne.
On apporte aussi son langage car souvent dans les pays où l’on prend pied, chaque tribu à sa propre langue et la langue importée va servir de fédérateur obligé.
Et bien sûr comme dans toute colonisation il y a une exploitation des ressources du pays et souvent, pour ne pas dire toujours, un développement de ces ressources puisqu’il ne s’agit plus d’une production de survie mais d’une production à but commercial.
D’immenses erreurs seront faites.
L’écologie est une science du 20ème siècle, et même de la fin du 20ème siècle.
Que savait-on au 18ème-19ème siècle des processus de latérisation des sols Africains ?
Que comprenait-on des découpages ethniques de l’Afrique noire ?
Que savait-on des maladies contagieuses et de leurs effets sur des populations qui entraient en contact avec certaines d’entre elles pour la première fois ?
Que savait-on des effets dévastateurs de l’alcool sur des populations qui n’en consommaient pas ou très peu jusqu’alors ?
On a voulu vêtir, par charité et pudibonderie, les populations de la Terre de Feu, qui vivaient nues, les épaules à peine couvertes d’une peau de phoque, dans des conditions climatiques extrêmes : les gens sont morts de tuberculose dans leur nouveaux vêtements toujours humides. Il faut parfois se méfier des bons sentiments !
On a développé à grande échelle certaines cultures (coton, cacao, arachide, canne à sucre, etc...), mais on n’a pas choisi de « délocaliser », pour employer un terme à la mode, nos usines de transformation de ces produits vers les colonies.
Certaines, parce que c’étaient des colonies de peuplement, comme les treize colonies anglaises d’Amérique qui deviendront les Etats-Unis, vont se rebeller contre cette main mise économique du pays mère qui les empêche de se développer. Et elles vont gagner leur indépendance de haute lutte, accédant au droit de développer leurs industries et leurs exportations.
Bien sûr en l’occurrence c’étaient des colons qui l’emportaient sur le colonisateur, mais le colonisé (les Indiens ici) n’y gagnait rien…
Ces colonisés dont d’aucuns nous disent qu’ils étaient arrivés d’Asie par le détroit de Béring quelques siècles avant l’arrivée des colons, repoussant toujours plus au sud les populations autochtones.
L’histoire humaine ne serait-elle donc qu’une vaste histoire de colonisation ?
Tous les peuples ayant colonisé peu ou prou un autre peuple devraient-ils lui présenter des excuses ? Et je ne parle pas ici que de l’Europe.
Les Arabes doivent-ils présenter leurs excuses les plus plates à l’Espagne pour l’avoir colonisée pendant plusieurs siècles ? (notons que les Espagnols se sont lancés dés qu’ils l’ont pu dans la « reconquista », preuve s’il en faut qu’ils n’étaient pas très heureux sous le joug musulman).
La Turquie dans cette optique a des excuses à présenter à presque tous les états méditerranéens, à commencer par la Grèce, pour sept siècles de colonisation.
On voit bien que, très vite, cette mode de la repentance et des excuses est absurde.
Ou alors je propose que l’on institue une année, ou un mois, ou une journée de la repentance, au cours de laquelle tout le monde présenterait ses excuses à tout le monde et ensuite on n’en parlerait plus et on essaierait d’aller de l’avant et de s’aider sincèrement les uns les autres.
Nous vivons tous sur la même planète, tâchons de la préserver et d’y vivre en bonne intelligence, chacun sur son coin de terre, sans haine et sans envie mais dans un esprit d’échange, d’entraide et de fraternité.
Note :
(1) Daniel Lefeuvre, Pour en finir avec la repentance coloniale, Flammarion, 2006
par Ofek publié dans : Analyses géopolitiques internationales
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